Chronique autour d’un plateau moissonné et de lectures estivales

Ce matin, pas de visite à Muguette et à ses animaux. Une pluie à la fois douce et rafraîchissante tombe sur le plateau. Fantôme refuse catégoriquement de me suivre et se tapit sur les dalles de l’entrée. Je n’insiste pas. Hier, nous avons marché trois heures trente et il a eu très chaud. Retourné depuis deux jours, le grand champ de blé offre une vision balafrée de bandes dorées et brunes. Les restes de blé se mêlent à la terre.

Demain, nous allons chercher Louis et Nathan à l’étang du Puit en suivant la route Jacques Coeur. Avant, nous en profiterons pour marcher et emporterons un pique-nique. Demain, ma soeur revient avec Valentin et Charlotte. Les retrouvailles avec son amie malienne et son fils aîné se sont merveilleusement bien passées. Une amie suédoise de nos parents et que nous considérons comme une tante viendra prendre le thé et faire la connaissance de Charlotte. Le calme de la maison aura été de courte durée. Hier, je m’étais organisée pour ne pas travailler. Je voulais goûter la joie d’une journée au plus près de soi. Le matin, à neuf heures, Stéphane garait son Volvo à l’ombre d’un chêne près du lac des Closiers à Montargis. Nous avons entrepris une très agréable marche depuis le lac des Closiers jusqu’au lac de Châlette-sur-Loing. Nous aurions pu continuer à marcher jusqu’à Dordives mais Stéphane devait se remettre au travail. Nous sommes passés d’un lac à un autre en suivant les rives du Loing. Nous avons découvert une voie ferrée désaffectée partiellement couverte par la végétation. La chaleur montait vite. Fantôme entrait souvent dans l’eau pour y boire et se rafraîchir les pattes. Nous étions bien dans l’ombre des arbres dont les feuilles bruissaient légèrement sous la caresse du vent. Chemin faisant, je m’interdisais de penser et mettais tous mes sens en éveil pour profiter le mieux possible de ce bain de forêt.

Récemment, j’ai découvert un livre passionnant dont j’ai fait une lecture passionnée et qui va me servir dans ma pratique de sophrologue en sabots: « Shinrin Yoku l’art de la science du bain de forêt » du Docteur Qing Li aux éditions First. Ce livre très joliment illustré explique tous les bénéfices thérapeutiques que l’on peut tirer des marches en forêt. Le Docteur Qing Li est médecin immunologiste au département d’hygiène et de santé publique à l’université de médecine de Tokyo. Il est également membre fondateur de la société japonaise de sylvothérapie et il dirige des recherches très poussées sur ce sujet depuis 2005.

J’ai hérité de mes deux parents, mais sans doute encore plus de notre père, l’amour de la nature. C’est lui qui m’a initiée aux marches dans la forêt, a cherché à m’apprendre le nom des arbres et des champignons. Il disait toujours qu’il n’y connaissait rien et que son père, en revanche, était un vrai connaisseur. Notre grand-père était breton, un Breton du Finistère sud. Aussi loin que je peux faire remonter mes souvenirs, je me rappelle avoir marché en forêt avec lui mais pas le long de l’océan. C’était davantage un homme des bois qu’un loup de mer. Longtemps, les Bretons ont eu peur de cet océan qui emmenait les hommes au loin, les pères, les maris, les frères, les oncles, les parrains, les fils et oubliait de les ramener. La plupart des marins embarqués ne savaient pas nager. Notre grand-père dont les cheveux étaient d’un blanc parfait m’avait conseillé deux choses: manger de l’ail tous les jours et conserver dans la poche de mon manteau un marron d’Inde que je tiendrai le plus souvent dans le creux de ma main. Si je suivais ses conseils, je vivrais longtemps et en bonne santé.

Je n’ai pas oublié la série merveilleuse que le botaniste lorrain Jean-Marie Pelt avait consacré à l’aventure des plantes et à tous les liens unissant monde végétal et animal.

https://www.youtube.com/watch?v=CZusHosY6as

Le samedi et le dimanche, à 7h45, j’ai beaucoup de plaisir à suivre sur France Inter la chronique « La main verte » d’Alain Baraton l’actuel jardinier en chef du domaine de Trianon et du grand parc du château de Versailles. C’est un homme charmant, aussi drôle qu’érudit, qui a signé un magnifique « Dictionnaire amoureux des jardins ». L’été dernier, à la même époque, je me plongeais avec bonheur dans la lecture de « La vie secrète des arbres » de Peter Wohlleben. J’étais fascinée par ce que j’apprenais de l’existence de ces grands êtres! J’en avais longuement parlé dans la chronique suivante:

Chronique d’un couple et d’un berger australien en chemin

En achevant l’ouvrage écrit par le Docteur Qing Li, je me disais que, finalement, l’homme occidental, l’homme dit rationnel, était entrain de découvrir ce que les peuples animistes savaient depuis toujours: tout est vivant dans la nature. Tout s’exprime, fait sens. Tout est lié et sans les arbres, les plantes, les animaux, les insectes, notre soit-disant règne n’est plus rien! A moins qu’il ne soit malade, je ne supporte pas de voir couper un arbre. Il leur faut tant de temps pour grandir. Quand nous, humains, sommes sur le point de rendre l’âme, la plupart d’entre eux sont encore de jeunes adolescents!  Je me sens profondément animiste. Je ne tue jamais un insecte sauf si j’y suis acculée comme par cette patiente qui ne peut pas trouver le chemin de la détente si une mouche vole dans le cabinet. Quand, le matin, sur le vélo, je croise des escargots, je mets pied à terre et les fais passer de l’autre côté. A la fin de l’année dernière, toute la famille s’est relayée plusieurs fois par jour pour nourrir une jeune tourterelle retrouvée au pied du bouleau argenté après une nuit tempétueuse.

Hier, tandis que nous marchions dans la forêt, je repensais à ce que j’ai appris grâce au Docteur Qing Li. Si les cinq sens jouent un rôle déterminant dans les effets apaisants des bains de forêt, l’odorat est le plus influent de tous. En effet, l’air de la forêt regorge de phytoncides. Les phytoncides sont les huiles naturelles figurant dans une plante et font partie du système de défense des arbres. Les arbres libèrent des phytoncides pour se protéger des bactéries, des insectes et des champignons. Les phytoncides permettent également aux arbres de communiquer entre eux. Les arbres à feuilles persistantes comme les pins, les cèdres, les épicéas et les conifères sont les plus grands producteurs de phytoncides. Les principaux composants des phytoncides sont les terpènes. Parmi les terpènes on trouve le D-limonène (odeur de citron), l’alpha-pinène (odeur de pin), le bêta-pinène (odeur d’herbe, de basilic ou d’aneth) et le camphène (odeur d’essence de térébenthine ou de résineux).

En menant des expériences de bains de forêt d’une durée de cinq à sept jours, le Docteur Qing Li s’est rendu compte que l’activité des cellules NK (cellules que notre organisme produit naturellement pour tuer les cellules cancéreuses) et la présence de protéines anticancer perforine, granzyme A et granulysine avaient augmenté. Les expériences ont aussi mis en lumière que l’exposition des hommes aux phytoncides réduisait significativement le taux des hormones de stress, augmentait les heures de sommeil, diminuait la tension-anxiété, la colère-hostilité, la fatigue-confusion, favorisait la bonne humeur, abaissait la pression artérielle et la fréquence cardiaque, accroissait la variabilité de la fréquence cardiaque et augmentait l’activité du système nerveux parasympathique.

Pour tirer les meilleurs bénéfices des bains de forêt, il faudrait marcher tranquillement deux heures par jour mais les bénéfices sont perçus même quand le temps passé en forêt est plus court et observables y compris dans des parcs et des jardins situés en zones urbaines. Qui n’a jamais fait l’expérience de ce qu’en forêt, particulièrement en automne, quand on cherche des champignons, on a le sentiment de sortir du temp? Le fait de sentir, d’écouter, de voir et de toucher nous fait oublier le temps. Les arbres nous enveloppent de tous leurs bienfaits. Et, hier, alors qu’il faisait si chaud, je me concentrais sur l’idée que c’est à une température de 30° que les arbres libèrent le plus grand nombre de phytoncides.

Hier, quand nous sommes revenus de notre marche et après que nous ayons déjeuné à l’ombre du noisetier, je me suis étendue dans un hamac tendu entre le magnolia et un arbre assez vilain dont j’ignore le nom. Fantôme est venu s’allonger à côté de moi et j’ai suivi Ivan Jablonka dans ses souvenirs de vacances avec son frère, ses parents et deux couples d’amis de leurs parents. Les trois couples voyageaient l’été en camping-car. Grâce à leur combi Wolkswagen, la famille a découvert l’Amérique du Nord (en 1979, le père de l’auteur avait été envoyé à Stanford, au coeur de la Silicon Valley, pour travailler sur un accélérateur de particules) la Corse, le Portugal, la Grèce, la Sicile, le Maroc, l’Italie et la Turquie. Ivan et son frère Simon ont été élevés par leur père dans l’obligation d’être heureux. Cette exhortation au bonheur trouvait son origine dans l’extermination des grands-parents paternels dans les camps de concentration nazis. Les survivants se devaient d’être heureux. Ils le devaient à ceux qui avaient péri.

J’ai presque terminé ce livre dont je vous recommande la lecture si, comme l’auteur, vous avez connu ces vacances libres au plus près de la nature et de la culture ou que vous auriez rêvé vous construire des souvenirs similaires. Ce livre, remarquablement écrit, fait la part belle à tout ce monde de sensations qui nous permet de goûter au bonheur. Dans le chapitre intitulé « autour du monde », Ivan Jablonka écrit ces lignes que je partage avec vous tant elles me parlent: « Si le voyage est une si bonne école, c’est parce qu’il est une source d’émerveillement en même temps qu’une leçon de modestie. A quinze ans, j’avais vu Palerme, Tanger, Zagreb, Lisbonne, j’avais passé le canal de Corinthe par voie de terre et par voie de mer, j’avais navigué en gondole, pique-niqué sur les marches d’églises baroques, fait ma prière sur l’Acropole, joué avec un caméléon, couru sur le stade d’Olympie, caressé le sable du Sahara, soutenu la tour de Pise, dégusté des souvlakis et des loukoums à la rose, dormi dans une oasis, glissé mes pieds dans des babouches, assisté à la relève des Evzones, admiré un coucher de soleil au cap Sounion, gravi l’Etna et le Vésuve, plongé dans les rouleaux d’Essaouira, suivi des étoiles filantes dans le ciel d’Anatolie.

Je savais donc, et pour le restant de mes jours, que le monde était beau, que je n’en avais presque rien vu, qu’il me restait une infinité de choses à découvrir, à lire, à contempler, à entendre ou à manger. En observant un marchand sur son âne, un pêcheur reprisant ses filets, un artisan qui poinçonne une sacoche, un garçon qui marche pieds nus à travers les palmiers pour regagner sa maison en pisé, mais aussi en rencontrant d’autres touristes, une gamine allemande de mon âge, une famille de Québécois avides de conseils, je mesurais ma finitude. Il y avait mille façons d’être humain ».

Je ne lirai pas son précédent roman, « Laëtitia » qui a obtenu le prix Renaudot en 2016. J’ai un métier dur, très dur. J’accueille tant de souffrances. Je recueille tant d’histoires dramatiques. J’absorbe tant de désespérance que je ne peux pas me faire encore plus de mal par la lecture de romans sombres ou le visionnage de films trop douloureux comme le récent film « La mauvaise réputation ». Je ne lirai pas « Laëtitia » mais je lirai « Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus. Une enquête.  » J’y retrouverai cette psychogénéalogie sans laquelle je ne conçois pas mon travail et un écho à cette recherche d’une grand-mère et d’un grand-père qui m’ont manqué dans ma construction.

Si je pouvais faire la connaissance d’Ivan Jablonka, je lui dirai que je pense qu’il ne s’est pas encore libéré du poids de l’histoire dramatique de ses grands-parents paternels et, qu’un jour, il est essentiel de trouver la voie du bonheur pour soi et pas pour les autres, les défunts comme les vivants. Ce bonheur que son frère et lui goûtaient à plein pendant ces vacances nomades et qui semblait tenir au fait qu’ils sentaient le bonheur de leur père qui, lui, était heureux d’offrir alors à ses deux fils ce qui était, selon ses repères d’enfant et d’adolescent caché avec sa soeur chez des paysans bretons, puis confié après la guerre à la Commission centrale de l’enfance (une organisation juive communiste ayant recueilli et élevé des centaines d’orphelins de la Shoah entre 1943 et 1959, dans une ambiance que n’aurait pas reniée Robert Baden-Powell, le fondateur du scoutisme) le cadre parfait du bonheur: un mélange de liberté, de vie en plein air, de chaleur, d’activités physiques et culturelles, d’alimentation saine, d’existence communautaire réduite à ceux que l’on a choisis et de non-consumérisme.

Même si je travaille encore, mon esprit est en voyage. En réalité, toute l’année, depuis ce plateau battu par le vent mauvais du nord, j’entreprends de grands voyages immobiles. Dans ma famille déplacée au gré des valses préfectorales, on ne quittait pas l’hexagone. Les vacances servaient à rendre visite aux membres de la famille réduite au strict minimum mais éparpillée de la Bretagne à la Côte d’Azur. A l’âge de quinze ans, contrairement à Ivan Jablonka ou à mon mari, Stéphane et à sa soeur, Catherine, dont les parents concevaient leurs vacances de préférence loin de la France continentale, quelque part autour du bassin méditerranéen et dans un esprit très proche de celui des parents d’Ivan Jablonka, je connaissais la Martinique où nous avons vécu quatre ans, le Québec et la Grèce. A bientôt quinze ans, notre Céleste n’est encore jamais sortie des limites de l’hexagone. La perspective d’être éloignée d’un Leclerc la panique! Elle pense que son père et moi étions dingues d’aller marcher seuls en Colombie britannique dans une forêt infestée d’ours.

Si nous l’avions pu, tous les étés, j’aurais adoré pouvoir pendant un mois plein voyager avec les enfants. Un tour du bassin méditerranéen m’aurait beaucoup plu. Je n’ai pas la culture du camping-car mais je pense que j’aurais pu m’y mettre. Il n’y a rien de plus merveilleux que de découvrir les richesses de la civilisation gréco-romaine par l’observation de tous ces vestiges que l’imagination fait renaître.

Notre marche avec des ânes dans les Cévennes sur le chemin de Stevenson approche. Stéphane a ressorti notre matériel de tour du monde mais il a fallu le compléter. Dans l’entrée, on trouve des sacs de couchage, des matelas, une popotte, des recharges de gaz, ma nouvelle paire de chaussures, nos frontales, les draps en coton et un opinel pour Louis. Le reste est rangé dans le garage. Quand j’aurais fini « En camping-car », je me plongerai dans  » Voyage avec un âne dans les Cévennes ». Je marquerai les pages correspondant à nos étapes et, le soir, je les lirai aux enfants.

Une très agréable fin de semaine à vous tous où que vous soyez et quoi que vous fassiez!

Anne-Lorraine Guillou-Brunner

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