Dimanche, à 19h30, Julia, Céleste, Victoire et Thomas se tiennent debout devant la maison, non loin du grand sapin. Céleste porte dans ses bras le magnifique bouquet de fleurs de saison offert par Victoria et Louis. Avant la photo que je prends pour suspendre ce moment, Victoire, en mode clown, avait placé sur sa tête un petit saladier en inox qui manquait dans leur cuisine. Alto, notre jeune berger australien, jappe derrière la baie vitrée. Dans moins de trente minutes, le petit groupe aura pris place dans l’Intercités les menant à Paris. Un peu plus tard, Louis raccompagnera également Victoria à la gare. En renouant avec le calme et l’ordre, la maison sentira poindre une tristesse qu’elle saura ne pas confondre avec le blues du dimanche soir. Les serviettes de toilette sur les fils dans le garage, un reste de tarte aux framboises dans le réfrigérateur, une bouteille de champagne vide, un jeu de cartes sur la table de la salle à manger, de longs cheveux dans la salle de bains témoigneront du récent passage d’une jeunesse débordant d’entrain.

Notre aînée a fêté ses vingt-trois ans à la maison comme à chaque fois depuis que nous avons déposé nos valises sur le plateau en septembre 2005. Comme à chaque fois, je lui ai demandé ce qui lui ferait plaisir pour son dîner d’anniversaire. Cette année, elle a souhaité troquer les tomates farcies (que ses amis sont toujours assurés de trouver) pour un rôti de veau aux olives vertes et à la tomate servi avec des tagliatelles. Pendant très longtemps, j’ai rapporté du marché, pour son anniversaire, un grand bouquet de glaïeuls acheté chez un adorable monsieur à l’accent hollandais désormais retraité. Ses fleurs étaient aussi belles qu’il était gentil. Il portait une grosse barbe bien taillée et un tablier bleu. Depuis que les filles ont quitté la maison, je vais beaucoup moins souvent au marché mais quand j’y retourne, je m’attends encore à trouver ce grand monsieur, sa barbe grisonnante et ses fleurs.

Le samedi matin, Stéphane est allé chercher Céleste, Victoire et Thomas. Julia qui travaillait à l’hôpital est arrivée dans l’après-midi et a passé la porte avec un très beau bouquet que je pensais pour Céleste et qui m’était très gentiment destiné. La jeune femme, fleuriste, qui a baptisé sa boutique Brindille ne vend que des fleurs françaises de saison. Elle sait parfaitement jouer avec les couleurs et les volumes. Elle a beaucoup de talent. J’ai souvent pensé que le métier de fleuriste aurait pu me plaire. Lorsque j’étais étudiante à Paris, la maison Monceau Fleurs mettait à disposition de ses clients de grandes tables en bois sur lesquelles ils pouvaient composer eux-mêmes leurs bouquets avec les fleurs choisies. Quand notre père était au début de sa carrière, il a suivi des cours d’art floral japonais. Il ne revenait jamais du marché sans fleurs pour notre maman. C’est à lui que je dois cet amour pour les glaïeuls très longtemps associés aux obsèques. En prenant de l’âge, je n’ai plus envie d’acheter des fleurs condamnées à mourir même si j’en prends bien soin quand on m’en offre.  Comme les Anglais, je préfère désormais contempler les fleurs dans les jardins.

A peine arrivé le matin, à la maison, Victoire, Céleste et Thomas vont poursuivre leur nuit. Victoire qui a veillé tard plusieurs soirs de la semaine a beaucoup de mal à sortir de son lit pour le déjeuner. Dans l’après-midi, Julia s’installe au piano et chante avec Victoire et Céleste. Victoire et Victoria se posent du vernis semi-permanent en utilisant la machine que Julia a pensé à glisser dans son sac à 5h00 du matin avant de partir travailler à l’hôpital. Céleste se lave les cheveux et je suis surprise qu’elle me demande seulement de les démêler quand, habituellement, dans le souvenir de moments liés à l’enfance, je les lui sèche. Après une tasse de thé au chocolat accompagnée d’une tranche de gâteau marbré cuit ce matin, les filles partent se préparer pour la soirée: brushing, maquillage et essais variés de vêtements. L’ambiance est au gynécée.

Victoire participe bientôt à un concours de photos organisé par son école. Elle doit choisir l’une des photos prises lors de son séjour au Maroc. La sélection n’est pas facile. Stéphane lui propose son aide. Tous deux s’installent dans la pièce du fond de la maison qui a été tour à tour une chambre et un bureau. Le père et la fille tournent une vidéo à l’adresse de celles et de ceux qui, sur les réseaux, sont abonnés à l’atelier Van Eyck, espace dans lequel Stéphane raconte avec la pédagogie qui le caractérise l’histoire fascinante des couleurs, des pigments et de la lumière. Stéphane poste la vidéo sérieuse et, le lendemain, pour remercier les personnes qui ont accepté de choisir un cliché, un bêtisier témoignant de la complicité unissant le photographe chevronné à la photographe en herbe. Céleste réalise également de très belles photos et je regrette d’avoir découvert trop tard le concours organisé par les médiathèques de l’AP-HP pour célébrer les 200 ans de la photographie auquel elle aurait pu participer.

La nuit est tombée. La pleine lune vient éclairer les contours du plateau. La sonnette retentit. Alto se précipite suivi de près par Céleste. La porte s’ouvre sur Romane, une amie de lycée de notre aînée et Lucas, son copain, que nous n’avions encore jamais rencontré. Tous deux vivent en Haute-Saône. Nous nous installons sur la terrasse pour partager un apéritif et lever nos coupes de champagne aux 23 ans de Céleste. Comme toujours, les oeufs de caille, les tomates cerises et les petites saucisses habillées de pâte feuilletée sont de la partie. Lilia, Adrien et Camille sont absents. Ils trouveront d’autres occasions pour se retrouver. L’humidité monte de la terre pourtant totalement sèche. Alors que nous venons de passer à table, Mahé nous rejoint. C’est aussi une amie du lycée. En février, celui qui sera devenu son mari et elle s’envoleront pour New-York. Ils ont été recrutés pour travailler dans une agence d’architecture d’intérieure dont les locaux sont à SoHo. J’imagine que Céleste et Thomas seront heureux d’aller leur rendre visite quand ils auront pris leurs marques. Je songe à notre première nièce, Margot et à Antoine, lesquels ont emménagé à Montréal début juin. Maintenant que l’automne s’est installé, j’espère que Margot nous enverra des photos des érables rougissants. Pendant notre grand-voyage, nous avions découvert la Colombie Britannique et l’Alberta en été, à une époque où moustiques et taons s’amusent à jouer avec les nerfs des randonneurs, bien plus que la présence pourtant importante des ours dans les parcs nationaux. J’aurais préféré découvrir ce pays en automne.

Victoria et Louis s’éclipsent pour planter les bougies dans la tarte. Un grand sourire illumine le visage de Céleste éclairé par les étincelles s’échappant des fontaines lumineuses. Je songe à tous ces anniversaires partagés depuis sa naissance avec les membres de sa famille ou avec ses amis. Je me rappelle les samedis après-midis quand elle était enfant. Une quinzaine de camarades s’égayaient dans le jardin, montaient dans les arbres, disputaient des parties de 1,2,3, soleil, de courses en sac, devaient reconnaître les yeux bandés des aliments en les goûtant, organisaient un défilé après s’être déguisés et étaient toujours pris en photos par Stéphane. Nous gardions les parents autour d’un apéritif et les enfants étaient ravis d’avoir encore du temps pour jouer. Il y eut aussi les soirées pyjamas, l’étage de la maison transformée en dortoir, les séances de cinéma, les dîners au restaurant. Tant de souvenirs sont inscrits dans les murs de la maison!

Dimanche matin, le groupe s’est transformé en famille de marmottes. Quand les uns et les autres émergent (sauf Louis qui travaillait à 9h00), il est presque midi. Cela ne les empêche pas de faire bouillir de l’eau pour un thé et de griller des tranches de pain avant de les couvrir de pâte à tartiner. Déjeuner sur la terrasse. Chaleur lourde. Notre chat Cookie se plaît sur le lit de Céleste où il reçoit des câlins à quatre mains.

Dés que l’occasion se présente, Alto s’invite dans les chambres et s’il le pouvait, il se glisserait sous les draps. Il ne comprend pas pourquoi le chat bénéficie d’un traitement de faveur. Une partie de Skyjo, un thé, une promenade et le quatuor s’installe sur le vieux canapé de la mezzanine pour revoir Dumbo dans sa version de 1941. L’histoire de cet éléphanteau né avec de grandes oreilles n’a pas pris une ride. Comme souvent avec les dessins animés de Disney, on passe du rire aux larmes. Ce récit illustre avec finesse comment toute personne peut parvenir à faire de ce qu’il pense être un défaut et vit tel un complexe, une force.

Aux alentours de 21h00, Céleste m’appelle pour me dire qu’ils sont bien arrivés et que Thomas et elle vont dîner sur le pouce avant de rentrer chez eux.

Maintenant, nous sommes mercredi et, dans son immense bonté, le ciel, tout gris, se plaît à laisser tomber quelques gouttes de pluie au-dessus du plateau tout brûlé. Le Gard et l’Hérault ont été placés en alerte maximale. Les transports scolaires ont été annulés. Les habitants étaient invités à rester chez eux. Je pense à notre maman et à nos amis qui sont dans le Gard. Les épisodes cévenols peuvent être dramatiques, encore plus quand la terre est si dure qu’elle ne parvient pas à absorber la pluie. Ici, je continue à donner de l’eau et des graines aux oiseaux. Cela me ravit de les voir boire et se baigner.

En ce dernier jour du mois de septembre, je vous souhaite une belle entrée en octobre.

A bientôt,

Anne-Lorraine Guillou-Brunner

 

 

 

Annelo

Une vocation pour l'enseignement pratiqué à l'Université, la passion de la transmission, un attachement viscéral à Paris, un amour des mots, de la correspondance, plus de douze déménagements depuis ma naissance, un tour du monde d'un an sur un mode sportif, une nature très joyeuse avec des accès de mélancolie soudains, une thèse de droit privé non achevée sur le don humain après une gestation de plus de huit ans, trois enfants, une incapacité à accepter les académismes, un esprit trop libre pour entrer dans les cases, un besoin d'engagement citoyen fort, la pratique du vélo tous les matins avec Fantôme, notre berger australien, une approche contemplative de la nature et une volonté, dans la droite file d'Alain, de laisser, en moi, l'enfant déployer ses ailes. Sophrologue analyste et pédagogique depuis huit ans. Un récit de nouvelles "Maintenant qu'on est là" publié en 2014.

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Chronique autour d’un vingt-troisième anniversaire