Dimanche de l’Ascension, quand la lumière revient dans la salle, l’émotion est palpable chez les spectateurs. Nous venons d’assister à la projection d’un documentaire bouleversant « Elle entend pas la moto » réalisé par Dominique Fischbach. Nous avons répondu à l’invitation lancée par une amie, Hélène, l’une des rares orthophonistes à maîtriser la langue des signes et pouvoir ainsi accompagner des enfants et des adolescents sourds. Avant la projection du film, Hélène et une dame exerçant le métier d’AESH à l’école primaire nous font découvrir l’alphabet de la langue des signes. Toute la salle s’applique à répéter les mouvements avec une ou deux mains. Je ne suis pas douée. Il faut beaucoup de concentration et, aussi, de la souplesse dans les doigts. Ces mouvements me rappellent ce jeu lié à l’enfance consistant à représenter des animaux dont l’ombre apparaît sur un mur. Après cette découverte de l’alphabet, Hélène nous demande de former des petits groupes et de trouver le moyen de faire deviner aux autres des mots se référant à la nature, la cuisine, les animaux ou encore la politesse. Après que nous avons réfléchi à la manière dont nous pourrions nous y prendre et avoir présenté à la salle nos gestes, Hélène nous montre ce qu’il en est dans la langue des signes.

Cette entrée en matière à la fois intéressante et ludique terminée, le noir se fait dans la salle. Le film est projeté. Il est le fruit de 25 ans de partage entre la réalisatrice et la famille composée d’un couple et de trois enfants (Barbara, Manon et Maxime) dont les deux plus jeunes sont sourds de naissance. La réalisatrice souhaitait aborder le handicap à travers le prisme de la fratrie. On lui parle de Manon et de sa famille vivant en région parisienne. Manon a onze ans quand Dominique Fischbach la rencontre et elle dit avoir été tout de suite séduite par sa personnalité très vive et son humour ravageur. La réalisatrice va tourner trois documentaires intitulés Petite soeur, Grande soeur et Manon Maman. Plus tard, elle offre à la famille de réaliser un film pour le cinéma.

Le film est très beau car il croise régulièrement les images filmées dans l’enfance et l’adolescence de la fratrie et les moments présents. Le film commence alors que les parents ont fait l’acquisition d’un chalet en Haute-Savoie et réunissent famille et amis à l’occasion du huitième anniversaire de la mort de Maxime quand il avait vingt-deux ans. Manon, son mari et son petit garçon âgé de deux ans sont les premiers à arriver. On comprend que Barbara, la soeur aînée, ne fera pas le déplacement car la disparition de son petit frère demeure trop douloureuse. La ressemblance entre Maxime et son neveu qu’il n’a pas connu est troublante. Le petit bonhomme suit son grand-père dans tout ce qu’il entreprend comme le faisait déjà son oncle.

Le film montre avec beaucoup de justesse tout ce qui se joue dans une famille où doivent cohabiter des personnes « normales » et des personnes « handicapées ». Barbara, la soeur aînée, impressionne par sa maturité. En deuxième année d’orthophonie, elle comprend que Maxime est plus à l’aise avec la langue des signes qu’avec l’oralisme. Elle s’en ouvre à sa mère et à sa soeur. Il faudrait que toute la famille fasse l’apprentissage de la langue des signes pour faciliter les échanges avec Maxime. La maman possède déjà le langage parlé complété dit LPC.

Ce langage combine lecture labiale et gestes précis réalisés avec la main. Ce système complète ce que les lèvres montrent, et clarifie les sons proches. Chaque syllabe prononcée s’accompagne d’un geste effectué près du visage. La main code les sons en associant une position (pour la voyelle) et une configuration (pour la consonne). Grâce à ce codage, les personnes sourdes voient tous les sons du français, même ceux qui se ressemblent sur les lèvres. Par exemple, elles distinguent clairement « pain », « bain » et « main ».

Si la maman et les deux soeurs sont partantes pour apprendre la langue des signes, le papa, de son côté, ne se sent pas prêt. Il continue de penser que Maxime doit réussir à parler le français. Il a peur que la langue des signes l’isole et lui ferme des portes.

Manon est une vraie battante. Elle met tout en oeuvre pour mener une vie « normale ». Elle pratique la gymnastique à haut niveau jusqu’au moment où les médecins lui demandent d’y renoncer car cela a pu provoquer une panne sur l’implant qu’elle porte. Plus tard, elle courra un marathon et sera la première femme sourde à piloter un avion. Elle se bat pour poursuivre ses études et devenir kinésithérapeute. Elle raconte son désarroi quand, dans les amphis, les professeurs tournaient le dos à l’assemblée et qu’elle ne pouvait plus lire sur leurs lèvres. Enfant et adolescente, elle se plie à trois séances d’orthophonie par semaine pour réussir à parler le mieux possible. Le documentaire met en lumière la fatigue que cela engendre pour elle de faire toujours l’effort d’être dans le monde de ceux qui entendent et parlent facilement. Par moment, elle ressent le besoin de retirer son appareil et de retrouver un silence qui l’apaise et la ressource.

Si Maxime n’a pas envie de lutter comme elle, aspire à une vie « facile », il n’a pas bénéficié du même soutien que sa soeur pendant sa scolarité. A l’école primaire, il s’est retrouvé seul sourd dans la classe sans personne pour lui venir en aide et, plus tard, il a été mis sur une voie de garage avec des jeunes ayant des parcours très compliqués. Je me suis demandé comment les parents de Maxime n’avaient pas su que leur fils ne disposait d’aucun accompagnement à l’école.

Après la mort de Maxime, le papa a plongé dans une dépression très profonde. Il a conscience d’être encore fragile. On ne peut pas s’empêcher de se sentir coupable quand un enfant se suicide et, certainement, cet homme a pu penser qu’il avait commis des erreurs dans l’accompagnement de son fils. Manon, de son côté, dans une scène du documentaire très émouvante, remercie ses parents pour leur amour et leur présence de tous les instants et se demande où ils ont puisé autant de force.

J’ai été impressionnée par le courage de la maman qui avance et se veut pleinement dans la vie pour ses filles et ses petits-enfants. On ressent une très grande pudeur entre tous ces êtres et, souvent, les paroles sont à entendre dans les silences si pleins de sens.

Après la projection, la salle est invitée à réagir et à poser des questions. Marie-Eva, interprète en langue des signes, traduit les réponses d’Hélène et de Chantal, éducatrice spécialisée qui a durablement travaillé avec des sourds. Marie-Eva est née sans aucun problème d’audition mais ses deux parents sont sourds. Grâce à ce temps de partage, je découvre l’utilisation de la langue des signes pour les bébés entendants apparue aux Etats-Unis et qui s’est répandue dans les familles et les structures d’accueil de jeunes enfants. Tout en employant des mots justes quand ils parlent avec leurs bébés, les parents font des signes que les tout-petits vont apprendre. Au bout de quelques mois, les bébés pourront les utiliser pour exprimer leurs besoins avant que le langage n’apparaisse. Les premières études menées sur ce sujet ont montré que les bébés étaient moins frustrés, que la communication était meilleure entre les parents et les enfants et que les parents décodaient mieux le langage non verbal.

Je découvre que très durablement il a été fait interdiction aux sourds d’utiliser le langage des signes et qu’il n’était pas rare qu’on leur attache les mains dans le dos. De retour à la maison, j’ai envie d’en apprendre davantage sur la langue des signes parlée par 100 000 personnes en France et dont je pensais naïvement qu’elle était universelle quand chaque pays possède sa propre langue des signes.

Depuis toujours, l’homme a utilisé ses mains pour s’exprimer et nous avons tous fait l’expérience quand nous cherchions à communiquer avec une personne ne parlant pas la même langue que nous de recourir à des gestes et à des mimiques. Les mimes sont capables sans aucune parole de nous faire entrer dans des univers très riches. En écrivant ces mots, je me rappelle le mime Marceau quand il se penchait sur une fleur pour la respirer et que son visage s’illuminait tant sa fleur imaginaire sentait bon.

Dans l’Antiquité, la surdité était confondue avec une incapacité à apprendre ou à penser. Pensée et parole étaient étroitement liées. Il faut attendre le Moyen Âge pour que les choses évoluent avec l’organisation des communautés monastiques. En effet, liés à la règle de Saint Benoît, les moines de certains ordres devaient respecter des plages de silence qui pouvaient être quotidiennes ou saisonnières. De manière à pouvoir communiquer sans enfreindre le respect du silence, des systèmes de gestes codifiés firent progressivement leur apparition. Ils permettaient de demander de l’eau, du pain ou d’organiser les activités de la journée. Au Xe siècle, l’ordre de Cluny fut l’un des premiers à se doter d’un dictionnaire visuel des gestes utilisés dans ses abbayes. Il ne s’agissait alors pas d’une langue mais d’un code interne hérité du latin à visée pragmatique.

Au XVIe siècle, deux hommes espagnols vont jouer un rôle important dans l’éducation des personnes sourdes: le moine bénédictin Pedro Ponce de León et le prêtre et linguiste Juan Pablo Bonnet. Le premier conçoit une méthode inspirée du code employé par son ordre. Il ne s’agit plus seulement de gestes rituels mais de signes pensés pour transmettre un savoir structuré. Il va utiliser cette méthode pour l’éducation des enfants sourds de la noblesse. Le second élabore un alphabet manuel dans lequel chaque lettre correspond à une configuration de la main. Publié en 1620 sous le nom d’« Abecedario demostrativo », cet ouvrage constitue la première tentative formalisée d’enseigner à la fois le langage oral et gestuel.

Il faut attendre le XVIIIe, le siècle des Lumières, en France, pour qu’une véritable institutionnalisation de la langue des signes se mette en place. L’abbé Charles-Michel de l’Épée, souvent considéré comme le « père des sourds », fonde à Paris la première école gratuite pour jeunes sourds. Il y rassemble des enfants venant de toute la France, chacun apportant ses signes familiaux. L’abbé les observe, les harmonise, puis crée des signes « méthodiques » destinés à reproduire la structure du français. Même si cette grammaire signée reste discutable dans le sens où elle veut faire coller la langue des signes à la langue française, son initiative permet la création d’un dictionnaire gestuel unifié, premier pas vers une langue commune.

L’abbé de l’Épée finance seul son institution et plaide pour une reconnaissance de l’intelligence des sourds. Son travail inspire les premiers établissements américains, notamment l’American School for the Deaf, fondée en 1817 par Gallaudet après une formation à Paris. C’est ainsi que la langue des signes américaine (ASL) hérite à la fois de la LSF et des apports locaux.

Une querelle existe entre les oralistes et les signants. Vers 1760, l’abbé de l’Épée s’oppose à Jacob Rodrigue Pereire, un partisan de l’oralisation. L’Épée considère que l’énergie qui est mise en œuvre pour acquérir l’articulation de la parole est utilisée au détriment de l’acquisition d’autres connaissances. L’oralisme est alors abandonné, mais fait son entrée à la Faculté de médecine en 1800. L’emploi des deux méthodes est alors recommandé, puis l’injonction de la « méthode orale pure » est progressivement mise en application. L’oralisme prend le dessus en 1880 avec son adoption au Congrès de Milan et la langue des signes est interdite dans la majorité des écoles spécialisées (renvoi des enseignants sourds en 1887, fermeture ou conversion forcée des établissements pratiquant la langue des signes).

Un siècle après le congrès de Milan, le « réveil sourd » se traduit par un mouvement de revendication de la langue des signes qui s’opère en même temps que la montée des reconnaissances ethniques en Amérique et que les mouvements du droit à la différence qui se développent en France dans les années 1970. L’interdiction de signer maintenait les sourds à un niveau d’éducation très inférieur à la population générale. En France, à la fin des années 1970, 80 % des sourds étaient illetrés ; moins de 10 adolescents sourds obtenaient alors le bac chaque année, c’est-à-dire 20 fois moins, proportionnellement, que les autres adolescents ; les sourds ne bénéficiaient d’aucune aide adaptée pour accéder aux études supérieures, et les seules formations professionnelles qui leur étaient proposées ne les préparaient qu’à une quinzaine de métiers manuels.

La figure emblématique de ce mouvement est Emmanuelle Laborit récompensée du Molière de la révélation théâtrale dans Les enfants du silence en 1993. Depuis 2003, elle dirige l’International Visual Theatre situé Cité Chaptal à Paris. Fondé en 1977, l’IVT accueille chaque saison des spectacles, des soirées thématiques, des résidences. Par ailleurs, l’IVT est spécialisé dans l’apprentissage de la LSF, propose une vingtaine de formations, accueille de très nombreux stagiaires et édite et diffuse depuis 40 ans des ouvrages de référence pour la langue des signes et la culture sourde.

Il faut attendre une loi adoptée en 2005 pour qu’en France, la langue des signes soit officiellement reconnu comme légale linguistiquement et comme langue d’enseignement des sourds. Elle possède ses propres règles de syntaxe, de grammaire et de construction des mots. De plus, elle ne traduit pas le français mot à mot. Elle se structure différemment, avec sa logique propre.

Le Français se base sur la structure suivante : Sujet + Verbe + Complément alors qu’en tant que langage visuel, la LSF nécessite de planter le décor de la conversation plus rapidement. La structure des phrases est donc la suivante : Temps + Lieu + Sujet + Action.

Dans le prolongement de ce si beau documentaire, je me réjouis d’avoir appris autant de choses sur l’histoire de la langue des signes et sur le combat mené par les personnes sourdes pour avoir le droit de l’utiliser librement. En 2021, seulement 5% des jeunes sourds entamaient des études supérieures et seuls 2% les achevaient. En 2026, un grand nombre de jeunes sourds ne parviennent pas à s’épanouir selon leur désir. Notre pays a toujours eu du mal à tendre la main aux êtres différents. Les différences dérangent car elles viennent questionner et bousculer nos repères traditionnels. Pour aller vers une personne différente, il convient de se décentrer.

Bonne semaine à toutes et à tous,

Anne-Lorraine Guillou-Brunner

PS: la bande-annonce du film

https://www.youtube.com/watch?v=49G4GmGwyOM

Annelo

Une vocation pour l'enseignement pratiqué à l'Université, la passion de la transmission, un attachement viscéral à Paris, un amour des mots, de la correspondance, plus de douze déménagements depuis ma naissance, un tour du monde d'un an sur un mode sportif, une nature très joyeuse avec des accès de mélancolie soudains, une thèse de droit privé non achevée sur le don humain après une gestation de plus de huit ans, trois enfants, une incapacité à accepter les académismes, un esprit trop libre pour entrer dans les cases, un besoin d'engagement citoyen fort, la pratique du vélo tous les matins avec Fantôme, notre berger australien, une approche contemplative de la nature et une volonté, dans la droite file d'Alain, de laisser, en moi, l'enfant déployer ses ailes. Sophrologue analyste et pédagogique depuis huit ans. Un récit de nouvelles "Maintenant qu'on est là" publié en 2014.

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Chronique autour de la langue des signes