Vendredi dernier, la voiture de Stéphane est bien chargée quand nous quittons le plateau pour Paris. Dans le coffre et sur les fauteuils arrières rabattus cohabitent pacifiquement une partie de l’atelier d’artiste-peintre de Stéphane et des objets que notre cadette qui vient de s’installer à Paris pour deux ans nous a demandés de lui apporter. Stéphane va animer un stage de cinq jours comme il l’a déjà fait à Roussillon en juin au Conservatoire des Ocres. Lors de ce stage, les huit élèves qui ont, en amont, choisi un sujet à peindre, vont apprendre la fabrication des pigments, des toiles, de la colle, des huiles et leur utilisation. Ils pourront découvrir la magie de ces couleurs naturelles en les employant pour peindre le sujet qu’ils ont à coeur de reproduire. Ils sont quatre à avoir envie de donner naissance à la jeune fille à la perle de Vermeer. J’ai eu la chance de pouvoir admirer cette toile au Gand Palais quand j’étais encore lycéenne. J’avais été frappée par l’éclat de la lumière caressant ce visage d’une si grande douceur.
Je ne suis pas allée à Paris en voiture depuis longtemps. Je préfère de très loin le train qui ne met pas plus d’une heure quand tout va bien. En effet, les incidents sur les lignes sont de plus en plus nombreux et les épisodes de canicule de ces dernières semaines ont provoqué retards et annulations en pagaille. Mon coeur se serre à la vue d’une partie de la forêt de Fontainebleau noircie par l’incendie. La terre est grise et les arbres ressemblent à des fantômes. Combien de temps faudra-t-il à la nature pour se relever? Les préfets des régions sinistrées par les incendies et les épisodes caniculaire feront-ils droit aux demandes des associations d’interdire la chasse pour donner à la faune le répit dont elle a besoin pour reprendre des forces? Ici, presque tous les jours, j’ai le bonheur de pouvoir contempler une maman chevreuil avec ses deux enfants.
Il fait encore très chaud. Le périphérique est saturé. Nous mettons trois heures à gagner l’extrémité nord-est de Paris. Stéphane a toujours de la chance quand il s’agit de se garer et une place semble nous attendre presqu’en face de l’immeuble dans lequel Victoire et son amie Jeanne ont trouvé un appartement. Nous avons juste le temps de décharger une partie du coffre dont la plante verte et deux des tableaux paternels demandés par Victoire avant que les étudiantes ne partent assister à un cours. Stéphane accroche l’une des toiles au-dessus du lit de notre fille et l’autre dans la pièce faisant office de salon et de salle à manger.
Maintenant, nous roulons en direction d’une petite place dans le treizième arrondissement non loin du métro National. Avec deux
des salariés de l’association de la mairie de Paris, Stéphane découvre le local et procède à quelques aménagements pour que ses élèves aient plus d’espace pour travailler. Nous vidons le coffre. Les plaques de marbre sur lesquelles sont broyées les pigments sont particulièrement lourdes. Notre fille aînée nous rejoint. Nous laissons Stéphane finir de ranger avant de partir à Sceaux où nous passerons une nuit dans l’appartement maternel. Victoire nous retrouve au métro Raspail, non loin de l’immeuble en verre et entouré de verdure qui a si longtemps abrité la fondation Cartier avant qu’elle ne traverse la Seine et n’investisse l’immense espace autrefois occupé par le Louvre des antiquaires. Nous déambulons dans le quartier auquel s’attachent tant de souvenirs. Les filles sont fatiguées. Il fait vraiment chaud. Nous nous installons à la terrasse d’un café dans le quartier des théâtres de Montparnasse. Un brumisateur nous rafraîchit. C’est toujours une grand joie pour moi de partager des moments complices avec nos enfants. Je les apprécie d’autant plus que je sais qu’avec le temps, les choix privés et professionnels, ils seront moins nombreux.
Les filles s’en vont d’un côté et moi de l’autre. Je rejoins Stéphane à Sceaux. L’air est toujours plus léger, moins pollué qu’à Paris. Comme à chaque fois, je songe à tous ces dimanches que je passais avec mes parents et ma soeur quand j’étais étudiante. Notre papa nous concoctait avec amour un délicieux déjeuner. Notre maman avait la gentillesse de laver mon linge pour m’éviter la laverie automatique. Grâce à elle, je m’endormais dans des draps sentant délicieusement bon et m’enveloppais dans des serviettes d’un moelleux inégalable. Notre papa avait aussi la gentillesse de me préparer un panier rempli de bons produits du marché.
Avec Stéphane, nous remontons l’allée d’Honneur en direction du parc de Sceaux. Nous longeons le lycée Lakanal dont le père de notre grand-mère maternelle a été proviseur avant la seconde guerre mondiale et où elle s’est fiancée.
Dans le parc, nous visitons l’exposition qui célèbre les deux cents ans de la naissance de la photographie. Nous découvrons un daguerréotype représentant Balzac. Il avait souhaité l’offrir à Madame Hanska. Il a été réalisé en 1842. J’aime particulièrement une photo en noir et blanc d’André Malraux réalisée par Maurice Jarnoux. Malraux est étendu sur un tapis de photos et travaille à son ouvrage intitulé Musée imaginaire. En cliquant sur le lien suivant, vous pourrez voir tous les clichés exposés dans le parc:
https://www.hauts-de-seine.fr/deux-siecles-d-images-exposition-photographique-2026-grand-format
Nous traversons le jardin après avoir profité de la vue sur les bassins et arrivons dans Sceaux qui semble ne jamais changer et offre toujours ce visage à la fois bourgeois et provincial. Quand on déambule dans les allées piétonnes, on oublie que Paris est si proche. Dans l’église, des paroissiens attendent de se confesser. Les étals des commerces de bouche sont toujours aussi alléchants. Nous dînons dans la rue de l’église dans un restaurant indien et servons de plat principal aux moustiques.
Samedi matin, nous quittons Sceaux avec nos petites valises et allons chercher les clés de l’appartement de la soeur de Stéphane et de son mari chez leur ancienne voisine. Habituellement, c’est ma soeur qui nous accueille. Quand nous venons à deux, elle nous cède son lit et dort sur son canapé. Cela me gène toujours beaucoup. Quand je suis seule, Boucle d’Or est heureuse de partager le sommeil de sa maman et de me laisser sa chambre. Nos affaires déposées, nous marchons jusqu’à la place Denfert-Rochereau. Nous remontons le boulevard Arago à l’ombre bienfaisante de platanes dont les feuilles ont déjà roussi. Victoire devait nous rejoindre à 11h30 devant le musée de la Libération, mais elle est en retard. Elle voulait prendre le RER pour gagner du temps or celui-ci est à l’arrêt et les rames du métro de la ligne 4 sont bondées. En l’attendant, nous allons flâner du côté de la rue Daguerre toujours très animée le samedi matin.
Le musée de la Libération a été inauguré en 2019. En cette fin de matinée, il attire moins de monde que l’une des entrées des catacombes. J’observe le lion de Belfort qui, impassible, inhale la pollution parisienne. Je me rappelle ce livre dont il était le héros et que j’avais rapporté aux enfants après un séjour capital. On voyait le lion se promener dans les différents lieux emblématiques de la ville comme le centre Beaubourg, les quais de la Seine ou encore le Louvre avant d’élire domicile au milieu de la place Denfert-Rochereau. Victoire arrive et se réjouit de croquer dans une sorte de fougasse aux lardons. Dans le prolongement des deux opus de La bataille de Gaulle que nous avons vu fin août, je trouvais intéressant de découvrir la manière dont Robert Capa avait couvert le débarquement et la Libération de Paris mais aussi la guerre civile en Espagne et le conflit en Indochine. C’est là-bas qu’il va perdre la vie en marchant sur une mine.
Nous apprenons qu’il était né en Hongrie en 1913 et s’appelait en réalité Endre Friedmann, nom qui peut se traduire par « homme libre ». Antifasciste, juif et exilé, il s’installe à Paris. C’est sa compagne, la photojournaliste Gerta Taro, morte pendant la guerre civile espagnole, qui lui suggère d’abandonner son nom juif hongrois pour un nom américain. A partir de ce moment-là, il connaît le succès. C’est à Capa que l’on doit des photos célèbres comme celle du soldat républicain fauché par les balles pendant la guerre en 1936, quelques clichés du Débarquement, la femme tondue à Chartres et de la Libération de Paris.
Nous descendons le boulevard Raspail, passons devant l’immeuble ayant abrité la fondation Cartier et nous installons à l’une des tables du restaurant Maison Edgar. Nous y sommes rapidement rejoints par ma soeur et Boucle d’Or laquelle se jette dans nos bras. Nous ne nous sommes pas vus depuis le mois de juin! C’était trop long! Comme tous les enfants, en été, notre nièce a grandi et ses cheveux ont blondi. Elle s’installe à côté de sa grande cousine. Elle a beaucoup de choses à lui raconter. Après le déjeuner, nous marchons jusqu’au jardin du Luxembourg en passant par la rue de la Grande Chaumière, un petit bout de la rue Notre-Dame-des Champs et la rue d’Assas. Il fait très beau. Le soleil joue à cache-cache entre les branches des marronniers. Nous nous asseyons à côté du bassin où des enfants attendent que le vent souffle assez pour déplacer les voiliers immobilisés. Un canard plonge la tête dans l’eau verte. Il en ressort avec un petit poisson dans le bec dont nous avons juste le temps d’apercevoir le bout de la queue avant qu’il ne l’avale.
Petit tour au Bon Marché immortalisé par Emile Zola dans son roman Au bonheur des dames, onzième volume des Rougon-Macquart. Victoire avait dû le lire en quatrième mais l’avait écouté tant cela l’avait ennuyé. Charlotte est horrifiée par le prix des objets qui y sont proposés. Elle s’amuse à enfiler une veste longue verte dont la matière fait penser au plumage d’un oisillon. Les vendeuses s’en amusent. Ma soeur et Charlotte reprennent le métro. Victoire et moi flânons encore un peu du côté de Saint-Placide avant de nous installer à la terrasse d’un café. Tout en buvant son thé Marco Polo, Victoire me demande comment je m’habillais quand j’étais étudiante et si Paris a beaucoup changé. Les jeans étaient déjà devenus cet uniforme qui désespérait Claude Lévi-Strauss. En revanche, nous ne portions pas tous des baskets.
Victoire se laisse avaler par une bouche de métro. Je rentre à pied rue Berthollet. L’hôpital du Val de Grâce est envahi par les mauvaises herbes. Stéphane qui nous a faussé compagnie après le déjeuner finit de passer en revue ce qu’il va proposer à ses élèves à partir de lundi.
Le lendemain, toute la petite troupe se retrouve au musée du quai Branly. Une jeune fille charmante nous apprend que l’entrée est gratuite le premier dimanche du mois et nous remet de jolis tickets comme on en avait par le passé avant que ne se généralise l’achat des places en ligne avec le Covid. Nous allons découvrir l’exposition intitulée Plumes du paradis. Celle-ci va nous offrir un voyage de l’Océanie à l’Europe en passant par l’Asie. Nous allons découvrir comment s’est développé le commerce des plumes des oiseaux exotiques de Nouvelle-Guinée et mesurer, une nouvelle fois, combien l’homme va toujours puiser dans la nature son inspiration quand il s’agit de se faire plus beau. L’exposition s’ouvre sur un film mettant à l’honneur ces oiseaux se livrant à des parades amoureuses pour séduire les femelles. Nous découvrons que certains d’entre eux peaufinent pendant des années leur chorégraphie avant d’oser charmer une oiselle. L’un d’entre eux sautille sur place, déploie largement ses ailes qui ressemblent à des éventails et les rabat devant son visage. On dénombre 45 espèces de paradisiers dont le paradisier républicain, de Wallace ou encore de Raggi.
En plus des couleurs vives de leur plumage, certaines parties de leur corps sont biofluorescentes. Certaines de leurs plumes ultra-colorées captent les rayons du soleil avant de les renvoyer, ce qui accentue leur luminosité. Chez les mâles, les zones biofluorescentes sont situées sur la tête, le ventre, les plumes de la queue, l’intérieur de la bouche et le bec. Elles paraissent d’autant plus étincelantes qu’elles se trouvent souvent à proximité d’un plumage sombre avec lequel elles contrastent fortement. Selon les hypothèses des scientifiques, les tâches biofluorescentes des femelles serviraient davantage au camouflage qu’à se trouver un partenaire. Elles se trouvent principalement sur leur poitrail et leur ventre ainsi que sur le côté de la tête.
Dans cette petite vidéo en anglais pleine d’humour, vous pourrez admirer certains de ces paradisiers: https://www.youtube.com/watch?v=rX40mBb8bkU
L’exposition montre comment les plumes de ces oiseaux absolument féériques ont nourri non seulement le commerce international mais aussi l’imaginaire des peintres et des couturiers. Cet engouement pour ces plumes va provoquer la mort de millions d’oiseaux et conduir certaines espèces sur la voie de l’extinction. Il faudra attendre la seconde moitié du dix-neuvième siècle pour que des femmes américaines et européennes se mobilisent pour tenter de faire interdire l’utilisation des plumes dans la mode. C’est ainsi le cas de Florence Merriam Bailey, ornithologue et militante installée sur la côte est des États-Unis ou d’Harriet Lawrence Hemenway qui, à l’occasion de « teas » convainc ses invitées de renoncer aux chapeaux à plume et organise un boycott visant modistes et plumassiers.
Les paons, les autruches, les faisans, les coqs, les canards et les oies sont aussi tués pour la beauté ou la chaleur de leurs plumes. Ces dernières sont plumées à vif toutes les six semaines. Cette pratique aussi douloureuse que traumatisante est frappée d’interdit mais, en France, en Hongrie et en Pologne, elle continue.
Un délicieux déjeuner dans le restaurant du musée, une marche le long de la Seine dont les quais s’offrent aux sportifs dominicaux et une halte à la terrasse très ensoleillée du Nemours. Tout en débattant autour des élections présidentielles à venir, nous regardons les couples qui dansent sur la place Colette devant la Comédie française sur des airs de Cotton club. En fin d’après-midi, nous nous séparons. De retour dans le cinquième arrondissement, Stéphane se replonge dans la lecture de ses cours et, de mon côté, je me laisse glisser dans un rêve éveillé en suivant des yeux les nuages filant dans le ciel au-dessus du dôme de l’église du Val de Grâce.
Lundi, j’embrasse Stéphane qui va passer la semaine à Paris et rejoins à la gare notre fille aînée qui ne travaille pas pendant deux jours. J’ai toujours le coeur un peu lourd quand je m’en vais. La présence de Céleste rend ce départ plus léger. Nous nous plongeons dans un magazine de jeux conçu par Télérama pour que les vacanciers testent leurs connaissances cinématographiques, picturales, littéraires ou encore télévisuelles.
Nous sommes vendredi. Le beau bouquet de fleurs de fin d’été que notre fils m’a offert trône sur la table de couvent. Alto sommeille sur sa couverture-doudou étendue sur la marche menant à la terrasse. Cookie est certainement couché sous le mirabellier. Tous les enfants sont désormais installés dans une nouvelle année. Dans les cuisines, j’imagine des emplois du temps aimantés sur des réfrigérateurs et, sur des tables, des feuilles d’inscription à des activités extra-scolaires à remplir. Le plateau est toujours aussi sec. Dans la mare aux nénuphars, l’eau a presque complètement disparu. Les noyers ont très bien traversé les épisodes de canicule. De beaux fruits verts commencent à se laisser glisser des branches. Alto réussit encore à croquer quelques mûres. La glycine n’en finit plus de fleurir. Inexorablement, le jour se laisse doucement grignoter par la nuit et les hirondelles s’en sont allées sans que je les ai vues se rassembler sur les fils. L’automne est à nos portes nous offrant déjà cette lumière dorée qui apporte à la nature une douceur réconfortante.
Très bonne fin d’été à vous et à bientôt,
Anne-Lorraine Guillou-Brunner
