Après l’effervescence des fêtes de fin d’année, la maison semble se replier sur elle-même, se mettre en boule tel un chien de traineau étendu sur une neige épaisse. Pendant la durée des vacances, la longère a joué à plein et avec bonheur son rôle de maison de famille. Elle a accueilli nos trois enfants, ma soeur, son compagnon et le petit garçon de ce dernier, notre maman, grand-mère six gallons et, entre Noël et le jour de l’An, le fils de ma soeur et sa petite fille qu’affectueusement, je surnomme Boucle d’Or. La maison s’est aussi réjouie de voir aller et venir des amis du trio qui sont toujours les bienvenus.

Les branches du ravissant sapin acheté en pot s’affaissent lentement. Ses aiguilles tombent sur les lattes du parquet. Une étoile filante faite en pâte à sel s’est laissée glisser sans se briser. Elle avait été confectionnée par l’un des enfants et vendue à l’occasion d’un marché de Noël organisé par les membres toujours très actifs de l’association des parents d’élèves. Bien que l’âme du sapin se soit déjà envolée pour rejoindre ses congénères dans une forêt éternelle, son odeur continue de flotter au-dessus de la mezzanine.

La fenêtre de mon bureau s’ouvre sur un plateau tout blanc. Le froid des derniers jours a pris dans le givre les branches des arbres, les feuilles, les boules de gui, les toiles d’araignée et gelé la mare sur laquelle notre chiot, Alto, s’est essayé au patinage. Ce matin, les élèves auront certainement eu du mal à se remettre en ordre de marche. Les vacances de Noël sont rarement reposantes!

Rembobinons le film de ces quinze derniers jours. Le 22 décembre, en fin de journée, nous avons l’immense bonheur de retrouver notre cadette. Nous ne l’avons pas vue depuis le mercredi 27 août. Ce jour-là, avec sa soeur aînée, nous l’avions conduite à Orly où elle prenait un avion pour Rabat. Nous avions tous fait de gros efforts pour dominer la peine qui nous envahissait plus elle avançait en direction de la douane et s’éloignait de nous. Presque quatre mois se sont écoulés depuis son dernier passage à la maison. Une heure plus loin, elle est déjà partie avec son frère. Il la conduit rejoindre son groupe d’amis d’enfance dans un pub. Elle a eu le temps de faire la connaissance d’Alto, entré dans notre famille le 9 décembre. Bien sûr, elle a succombé au charme de ce chiot à la fois tendre et malicieux. Victoire avait beaucoup souffert de la mort de Fantôme. Il était parti quelques jours avant Noël alors qu’elle était en terminale. Elle avait été malheureuse de ne pas pouvoir l’associer à son bac et à ses dix-huit ans. Fantôme et notre trio avaient vraiment grandi ensemble. Ils avaient tout partagé: les semaines à la campagne comme les vacances à la montagne ou au bord de la mer. Fantôme et les enfants formaient un tout indissociable. Alto va vivre ses deux premières années en compagnie de Louis et de Cookie. Les filles, elles, seront de passage.

Le lendemain, en début d’après-midi, Louis part à la gare chercher notre fille aînée, ma soeur, son compagnon et Arthur, le petit garçon de ce dernier. Nous n’avions pas retrouvé Benoît et Arthur depuis les vacances en Balagne. Alto s’est précipité dans l’entrée pour faire la connaissance de nouveaux membres de la famille. Arthur n’est pas très rassuré par cette boule de poils pleine d’énergie et désireuse de jouer avec lui. Après le dîner, nous nous installons tous  sur la mezzanine, certains sur le canapé d’autres sur le tapis, pour rire ensemble des aventures des Bronzés font du ski. Cela fait plusieurs années que je n’avais pas revu cette comédie dans laquelle Patrice Leconte croque à merveille toutes les lâchetés et les petitesses de la société française. Arthur rit beaucoup, preuve que le film a bien vieilli comme la plupart des membres de la troupe du Splendid qui, tout au long de leur carrière, ont été amenés à porter des personnages sombres, fragiles ou torturés très éloignés des Bronzés. Michel Blanc était bluffant dans Monsieur Hire, Tenue de soirée et d’une infinie tendresse dans Je vous trouve très beau ou encore Les petites victoires. Josiane Balasko était remarquable en inspectrice terrassée par la mort de sa fille dans Cette femme-là.

Le 24, notre maman nous rejoint dans l’après-midi alors que, dans la cuisine, nous commençons à préparer le dîner du réveillon. Ma soeur découpe le saumon cru en cubes. Benoît et Arthur sont en charge des mangues. Je m’occupe des avocats et des fruits de la passion. Notre repas sera simple: un tartare de saumon, avocat, mangue et fruit de la passion. Du foie gras pour les amateurs, un plateau de fromages et une salade de fruits. Avec notre maman et ma soeur, nous décorons la table. La composition maternelle faite de très odorantes jacinthes blanches et bleues et d’une délicate hellébore est malheureusement trop volumineuse pour remplir son rôle de centre de table. Tandis que Victoire, notre maman et moi partons à la veillée de Noël célébrée à 18h30 dans une église pleine et glaciale, la bande qui reste à la maison s’occupe de préparer l’apéritif.

A notre retour, le Père Noël est passé et j’admire la patience d’Arthur qui doit attendre assez longtemps que les plus grands soient enfin disposés à s’installer près du sapin pour commencer la distribution des cadeaux. L’ambiance est joyeuse, légère. Un feu crépite dans la cheminée. Au pied de l’escalier dont l’accès est barré par une grosse valise, Alto se sent seul. Il aimerait nous rejoindre. Comme il serait heureux de déchiqueter les papiers d’emballage, de transformer en nouveaux jouets tous nos cadeaux! Il a un très grand besoin de soulager ses jeunes dents en les refermant sur tout ce qui passe à sa portée: le paillasson, les torchons, les chaussons, les écorces de bois des bûches. Il raffole des toiles d’araignée et de la poussière!

Le 25, les uns et les autres émergent assez tard.Tandis que les jeunes prennent leur petit déjeuner et que notre maman me parle de terres agricoles en Bretagne, j’essaie de réaliser une bûche ganache/passion. Je confectionne des biscuits roulés depuis que j’ai sept ans et là, pour la première fois, je loupe ma génoise. J’ai utilisé un moule en silicone auquel je ne suis pas habituée. Le biscuit manque de cuisson. Quand je le renverse sur un torchon humide et couvert de sucre, une partie ne se décolle pas. C’est un carnage. Je remets tout en place et espère que le biscuit va cuire un peu plus. Peine perdue. La fatigue aidant, je sens monter en moi une colère terrible. Je me maîtrise pour ne pas tout jeter à la poubelle. Je respire profondément, écoute les gentilles phrases de ma soeur et réalise ma ganache. J’y ajoute le contenu de deux fruits de la passion et en couvre l’intérieur de la génoise. Je la roule du mieux que je peux, cherchant à dissimuler les trous. J’utilise le reste de ganache pour napper le biscuit. Je finis en plantant ces petits sujets colorés tous plus kitsch les uns que les autres conservés religieusement dans un tiroir. La bûche compte plusieurs Père Noël, deux chalets, du houx et trois scies! Maintenant que j’ai terminé mon chef d’oeuvre qui, contre toute attente, aura beaucoup de succès, je laisse Stéphane concocter sa lotte à l’Armoricaine. Elle est toujours délicieuse!

Déjeuner très détendu, feu crépitant dans la cheminée, parties de Skyjo, quête des parcelles bretonnes sur le cadastre, thé parfumé avec un reste de bûche et arrive déjà l’heure pour une partie des Parisiens de reprendre le train du retour. Dans les jours qui suivent, Victoire profite de ses amis et Céleste des siens. Notre aînée m’offre de les accompagner Romane, Lilia et elle voir La femme de ménage au cinéma. Ce roman continue de passionner les lecteurs, de trouver une place de choix dans les librairies. Cet été, en Balagne, je l’ai vu entre les mains bronzées de nombreuses vacancières. Je ne l’ai pas lu mais je sais de quoi il est question. Céleste est impatiente de savoir si le film est fidèle au roman et si les acteurs choisis sont crédibles dans leurs rôles respectifs. Le film a plu aux filles. Si on ne s’ennuie pas, j’ai trouvé que les personnages étaient caricaturaux et que l’ensemble manquait de finesse. Alfred Hitchcock ou Brian de Palma en auraient fait un film génial.

Le 28, je suis si heureuse que la porte d’entrée s’ouvre sur le visage lumineux de Charlotte suivi de près par son frère, Valentin. Nous ne nous sommes pas vus depuis la Balagne. C’est trop long! Comme à son habitude, notre petite nièce me saute au cou et je la prends dans mes bras. Les enfants reviennent d’une semaine à la montagne. Ils ont une mine superbe. Valentin et elle font la connaissance d’Alto que Charlotte surnomme tout de suite Toto. Quand Charlotte est venue au monde, Fantôme avait sept ans. Je conserve de nombreuses photos sur lesquelles on les voit jouer, marcher ou courir ensemble. Charlotte ne redoute pas les sauts d’Alto et ses petits accès de folie.

Valentin dépose son sac dans la chambre du fond à l’étage. Charlotte dormira dans le grand lit de Victoire. Valentin redescend avec la guitare que Stéphane m’a offerte et dont je n’ai encore jamais appris à jouer. Il s’installe sur le canapé rouge face au feu de cheminée. Louis se met au piano. Les cousins ont plaisir à improviser des morceaux tous les deux. Charlotte a retrouvé le camping-car Playmobil dans mon bureau et une boite à musique dans le garage. Il fait un temps de montagne: ciel limpide et vent froid. Charlotte s’installe sur mon porte-bagage et nous partons saluer tous les animaux du plateau: Baba, les deux juments, les poulains, Rosalie et Gudule. Après le goûter, réalisation de colliers avec des perles de toutes les couleurs, partie de Cluedo. Le soir, sur les conseils de Charlotte, nous nous installons devant le film réalisé par Artus et grand succès populaire Un p’tit truc en plus. En 1996, Stéphane et moi avions beaucoup aimé Le huitième jour, film racontant la rencontre et l’amitié naissant entre Daniel Auteuil et Pascal Duquenne, porteur de la trisomie 21. Le premier souffrait d’être séparé de ses enfants après son divorce et le second était en quête de l’amour d’une mère n’ayant pas été capable d’assumer sa différence à la naissance. Presque trente ans séparent ces deux films et ils reflètent les mutations de notre société.

Le 29, en fin d’après-midi, Charlotte et moi sommes installées dans l’Intercités qui atteindra la gare de Paris-Bercy en cinquante minutes. Le contrôleur est charmant et questionne Charlotte sur ce qu’elle a eu à Noël. Le Loiret s’éloigne et la brume se dissipe pour laisser place à un magnifique soleil d’hiver. Je souris à la vue de ce jeune passager qui s’est partiellement déchaussé. Quand ma soeur ouvre la porte de son appartement, Charlotte se jette dans ses bras. Boucle d’Or était pressée de retrouver une maman avec laquelle elle n’a pas fêté Noël cette année. Après une soirée très agréable, Charlotte me laisse son lit douillet et rejoint sa maman dans le sien. Miyu qui s’est glissée sous la couette fera office de bouillotte.

Le 30, ma soeur part à Orsay travailler. Céleste nous rejoint à la manufacture des Gobelins. Charlotte lâche ma main pour aller chercher celle de sa grande cousine. Les filles ont vécu plus de deux ans ensemble. Céleste s’est beaucoup occupée de Charlotte. Une complicité très forte les unit. L’exposition Ce qui se trame donne à comprendre comment, depuis des siècles, les fils de ces deux cultures se croisent, s’influencent et s’inspirent mutuellement, jusqu’aux artistes et artisans d’aujourd’hui, à travers le prisme du textile. Nous sommes impressionnées par la première pièce: une antichambre dans laquelle tous les objets, de la fenêtre au lustre en passant par un buste et des bûches ont été tendus d’un tissu indien à dominante rouge avec un motif très en vogue au XVIIIe siècle. Déjeuner dans une brasserie de la rue Monge, promenade jusqu’au musée en herbe, prière de Taizé à Saint Eustache, apéritif avec Cerise, une amie de ma soeur et, le lendemain matin, découverte de l’oeuvre d’Halonen Pekka et des grandes toiles de Bilal Hamdad au Petit Palais. Il émane des sujets peints par Halonen Pekka une grande sérénité qui donne envie de découvrir la Finlande. De son côté, Bilal Hamdad saisit avec justesse et précision ce qui se joue dans les rues de Paris, aux terrasses des cafés aux beaux jours comme à la sortie d’un métro.

Un déjeuner partagé avec ma soeur et Boucle d’Or et je suis déjà dans l’Intercités qui va me conduire dans le Loiret. J’aurais presque pu croiser Victoire et Valentin dont le train arrivait à Bercy une heure avant le mien. Réveillon très sage entre Alto et Cookie après que Louis et deux de ses amis aient partagé un apéritif avec nous. Gwen et Louis rentreront dans la nuit et c’est avec eux que nous vivrons le premier déjeuner de l’année. Les filles nous rejoindront dans l’après-midi et, le soir, nous pourrons nous souhaiter une bonne année. Je n’oublie pas qu’aujourd’hui notre père aurait eu 84 ans. J’ai cessé de regretter qu’il n’ait connu aucun de ses six petits-enfants. Ma soeur et moi le faisons vivre chacune à sa manière dans l’esprit de nos enfants. Récemment, j’ai mesuré combien ce père resterait pour nous très mystérieux.

Le samedi 3 décembre, à 19h50, Victoire monte dans le train annoncé avec un retard de cinq minutes. A cette heure, moins de passagers dans les wagons. La pleine lune éclaire les quais. Victoire repart pour le Maroc. Il faut à nouveau se séparer. Ce n’est pas facile.

6 janvier, les rois mages sont arrivés à bon port. Louis a eu la fève. La couronne dorée est restée sagement pliée en deux sur la table. Un feu réconfortant crépite dans la cheminée. Dans quelques jours, le coeur gros comme tous les ans, j’enlèverai au sapin ses guirlandes et ses petits sujets colorés. Les santons seront emmaillotés dans des feuilles de papier absorbant et retrouveront leur place sous l’armoire bretonne. Aujourd’hui, cela fait un mois qu’Alto est entré dans notre famille. Il a déjà bien grandi. Il a découvert la mare gelée et les bois odorants. Il aime s’endormir coller contre l’un ou l’autre de ses moutons sur le canapé rouge. Il est jaloux quand, le soir, avec le chat, à l’étage, nous regardons un film et qu’il est seul au rez-de-chaussée. Alors, il décide de dépoter le petit oranger ou de déchiqueter un livre de cuisine. Stéphane et Louis l’élèvent avec tendresse et fermeté. Contrairement à Fantôme qui l’avait intégré tout de suite, il se refuse à admettre que le couloir desservant les chambres lui est interdit. Hier, je l’ai découvert étendu sur le tapis dans la chambre de Céleste.

Ce matin, plusieurs centimètres de neige ont recouvert le plateau. Les transports scolaires ont été annulés. Mes patients ont reporté leurs séances. Louis a longuement joué dans le jardin avec Alto rendu fou par cette poudre blanche.

Avant de mettre un point final à cette longue chronique, je vous souhaite que cette nouvelle année soit aussi douce et légère que possible. Beaucoup de souffrances aux quatre coins du globe. Plus que jamais ne durcissons pas nos coeurs et sachons profiter de tous les petits bonheurs du quotidien.

Anne-Lorraine Guillou-Brunner

 

 

 

 

Annelo

Une vocation pour l'enseignement pratiqué à l'Université, la passion de la transmission, un attachement viscéral à Paris, un amour des mots, de la correspondance, plus de douze déménagements depuis ma naissance, un tour du monde d'un an sur un mode sportif, une nature très joyeuse avec des accès de mélancolie soudains, une thèse de droit privé non achevée sur le don humain après une gestation de plus de huit ans, trois enfants, une incapacité à accepter les académismes, un esprit trop libre pour entrer dans les cases, un besoin d'engagement citoyen fort, la pratique du vélo tous les matins avec Fantôme, notre berger australien, une approche contemplative de la nature et une volonté, dans la droite file d'Alain, de laisser, en moi, l'enfant déployer ses ailes. Sophrologue analyste et pédagogique depuis huit ans. Un récit de nouvelles "Maintenant qu'on est là" publié en 2014.

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Chronique depuis un plateau givré