Chronique d’une respiration capitale avant Noël

Samedi matin, six heures. Le ciel est piqué d’étoiles. Le plateau est gelé. Les vitres de la voiture sont blanches. Je finis de préparer mes affaires tandis que la maison sommeille. J’ai mal dormi. Un jour, je sais, que mon sommeil durera toujours et que mon petit contrôleur sanglé dans un uniforme désormais trop juste pour son ventre rond ne pourra plus me débarquer dans des gares abandonnées en rase campagne. Dans la crèche, les santons se chuchotent l’histoire d’un enfant-Jésus. J’allume les guirlandes lumineuses. Le feu manque dans la cheminée. Un peu avant sept heures quarante-cinq, j’ai garé la voiture sur le parking de la gare. Sur le quai, je m’attends à trouver des femmes nues et des savants à lunettes comme dans une toile de Delvaux.

Comme toujours, dans le train, cette ambiance feutrée que j’apprécie et qui invite à un rêve éveillé. A Bercy, le ciel est d’un bleu sans partage. Je reçois un sms de Victoire: sa valise est restée dans mon coffre! Hier, en rentrant à la maison après la rencontre de l’aumônerie, nous avons oublié de sortir la valise de Victoire qui est interne au lycée. Cette semaine est donc placée sous le signe des aventures de la valise de Victoire. Elle va rester dans le coffre jusqu’à lundi. Elle ne contient rien dont Victoire ait un besoin pressant. Je marche jusqu’au métro dont je ressors à la gare de RER de Bourg-la-Reine. Une halte au Monoprix. Je suis un pur produit de cette enseigne. Un pull orange en mohair et une chemise bleue à petits pois blancs me font de l’oeil mais je résiste à la tentation. Chez la fleuriste, charmante, qui porte des petites lunettes rondes mais pas de masque, je trouve un trio de jacinthes roses pour notre maman. Je remonte la magnifique allée de tilleuls toujours coupée au cordeau. Des joggers, des enfants dans des poucettes et des chiens. A la fenêtre de la cuisine ouverte, notre maman me fait un signe de la main. Je revois notre papa qui me guettait depuis cette même fenêtre quand je venais déjeuner le dimanche.

L’appartement est très chaleureux et lumineux. Sur la table basse, le bouquet de tulipes que Céleste a apporté à leur grand-mère quand elle est venue déjeuner avec elle mercredi. Nous marchons jusqu’au coeur de Sceaux en passant par le parc. L’intérieur de l’église est en réfection. Jour de marché. Beaucoup de vie dans et autour des halles. Dans la mairie, la nouvelle édition de la foire aux santons. Notre maman m’offre un coupeur de lavande. Nous bavardons avec une dame originaire de Nyons. Son mari et elle exposent des crèches installées dans de petites armoires. La dame et son mari connaissaient très bien l’une des cousines de notre maman, figure locale, Simone Chamoux. Elle écrivait des contes et était une spécialiste de l’huile d’olive. Nous quittons la Provence et ses santons. Rue Houdan, beaucoup de monde. Chez le fromager, j’achète un saint Félicien très coulant et chez le caviste un Beaume de Venise en rouge. Un très bon déjeuner, des échanges autour des ancêtres de la famille maternelle. Notre maman me montre une montre ayant appartenu à Coralie Eloi. Les Eloi sont enterrés à Boulogne. Il faudrait que notre maman se remettre à écrire ses mémoires et à raconter l’histoire de sa famille car j’ai du mal à tout mémoriser ou alors je ne le fais que de manière partielle, voire fausse.

16h00. Je suis chez ma soeur qui habite la rue Caulaincourt. Ma soeur est toujours élégante, fardée et bien coiffée. Une vraie Parisienne! Plus je vais lui rendre visite et plus j’aime ce quartier plein de poésie qui offre de si belles vues sur les toits de Paris. Ma soeur a des cadeaux de Noël à trouver. Nous nous laissons descendre lentement jusqu’au boulevard Haussmann. Cela fait très longtemps que je n’ai pas vu autant de monde dans les rues. Passer du plateau habité par un groupe de chevreuils à l’une des artères les plus fréquentées de Paris: quel contraste! Quand nous rentrons chez elle, la nuit est tombée. Le temps d’un apéritif et nous nous mettons en route pour la rue Oberkampf. J’ai retenu une table aux Petits Papiers, restaurant que j’avais découvert par hasard avec les filles et où nous avions fait la connaissance d’Emilien Bouglione. Les Petits Papiers tiennent lieu de cantine aux artistes du Cirque d’Hiver. L’ambiance est toujours très agréable et les plats délicieux mais Emilien n’est pas là et sa présence silencieuse et élégante manque. Les murs sont tapissés de photos d’Emilien et de gens connus. Le Cirque d’Hiver a très souvent accueilli le gala donné par les artistes pour récolter des fonds alimentant une caisse pour aider ceux qui vivent difficilement. Ceux qui sont dans la lumière doivent aider ceux qui sont dans l’ombre. Ainsi, Jean Marais a réalisé des acrobaties. Jacques Charon et Robert Hirsch ont parodié un extrait du lac des cygnes. Joséphine Baker s’est montrée en dresseuse d’éléphants. Le 33ème gala était présidé par le réalisateur, metteur en scène et comédien Robert Dhéry qui est l’un des arrière-grands-pères des enfants de ma soeur.

En quittant le restaurant, nous nous séparons. Ma soeur part rejoindre des amis pour une soirée d’anniversaire et je reprends le métro à Filles du Calvaire. Je ne m’étais jamais demandée pourquoi la station de la ligne 8 du métro portait ce nom. Il existait un couvent situé entre le rue de Turenne, la rue du Pont-aux-choux et le boulevard des Filles-du-Calvaire, juste à côté de l’actuel Cirque d’Hiver. Ses habitantes étaient les bénédictines de Notre-Dame du Calvaire. Ces religieuses, plus communément appelées Filles du Calvaire, appartenaient à un ordre catholique. L’origine de leur nom n’a rien à voir avec leur pénitence, mais vient du Calvaire, la colline où Jésus a été crucifié selon les évangiles. Chez ma soeur, je retrouve Miyu, la soeur de Cookie. Depuis que Céleste a élu domicile chez sa tante, je trouve que la petite chatte est beaucoup plus sociable. Elle ne fuit plus à mon approche. Elle semble même contente de me voir. Je me couche. J’essaie d’avancer dans la biographie romancée d’Edmonde Charles-Roux mais mes paupières sont trop lourdes. Je n’entends pas ma soeur rentrer.

Dimanche, à pas de loup, je quitte l’appartement et pars en direction du Sacré-Coeur. Personne dans les rues hormis les employés municipaux qui vident les poubelles. Il a plu dans la nuit. Le trottoir luit à la lumière des réverbères. Dans les halls d’entrée des immeubles de l’avenue Junot, des sapins scintillants. Place Du Tertre, les restaurants s’animent. Sur la place, une chaise et un chevalet laissés là par l’un des nombreux peintres qui caricature les touristes. J’entre dans la basilique. La messe de sept heures vient de se terminer. Un groupe de religieuses s’installe autour de l’autel. L’une d’elles distribue les feuilles pour chanter. Les laudes commencent. Ce sont des soeurs bénédictines. Leurs voix, cristallines, s’élèvent en direction du choeur. La mosaïque qui le décore est l’une des plus grandes au monde. En très grand, les bras ouverts, le Christ dans son vêtement blanc de ressuscité. Je ne le savais pas mais le campanile abrite la célèbre « Savoyarde ». C’est la plus grosse cloche du monde, du moins parmi celles qui peuvent se balancer. Elle pèse 19 tonnes. Sa tonalité, celle du contre-ut grave, est très caractéristique. Elle a été offerte par les 4 diocèses de Savoie et fondue en 1895 à Annecy par l’entreprise Paccard, dont la renommée date de cette époque. « Les Paccard ont retrouvé les vieux secrets des fondeurs flamands du Moyen-Age pour accorder l’harmonisation interne des cloches ». Tirée par 28 chevaux, transportée à grand peine sur la hauteur elle arriva dans la nuit du 16 octobre 1895 le jour de la Sainte Marguerite Marie.

Je rejoins ma soeur. Elle souhaitait me faire découvrir le meilleur brunch de son quartier « Chez Marcel » dont le propriétaire, Olivier, est le frère de Philippe Rebbot, comédien et ex compagnon de Romane Bohringer. Tout le restaurant vient d’être réservé. Dommage! Aux Abbesses, nous trouvons un café très agréable. Avant d’aller visiter l’exposition que le musée des arts décoratifs consacre au Prisunic et au Monoprix, nous trouvons les cadeaux de Victoire, de Louis et des recharges pour le stylo de Stéphane. Nous faisons le tour des bijouteries de la place Vendôme. Au milieu de la place, uns sculpture monumentale de Calder intitulé flying dragon. Je lui préférais de loin la citrouille à pois de Yayoi Kusama. Des mannequins juchées sur des talons gratte-ciel prennent la pose. L’un des mannequins est habillée en hôtesse de l’air.

Le Musée des Arts Décoratifs célèbre l’histoire du design pour tous à travers deux des plus grandes enseignes de distribution d’objets du quotidien qui ont su démocratiser le design : Prisunic puis Monoprix. L’exposition « Le design pour tous : de Prisunic à Monoprix, une aventure française » raconte dans les collections permanentes du musée, à travers plus de 500 œuvres (mobilier, objets et affiches publicitaires), cette aventure créative et engagée, que résume le slogan devenu culte et imaginée par Denise Fayolle: « Le beau au prix du laid ». L’exposition est très bien mise en scène et on comprend l’importance de concevoir du mobilier capable de trouver sa place dans petits espaces comme les chambres dans une cité universitaire. Jacques Gueden, directeur de l’enseigne Prisunic et Denise Fayolle à la tête du style et de la publicité vont faire appel aux plus grands designers de l’époque pour concevoir du mobilier, de la vaisselle ou des luminaires. L’exposition est joyeuse et colorée. Je découvre des publicités pour le Monoprix qui sont excellentes. Je me considère comme un pur produit « Monoprix ». J’ai toujours aimé cette enseigne même si, les années passant, elle devient de plus en plus chère et que l’esprit des débuts se perd.

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En sortant de l’exposition, ma soeur reprend le métro. Valentin et Charlotte rentrent et Charlotte est invitée à un anniversaire. Je continue à déambuler entre la place Colette, les jardins du Palais Royal, la galerie Vivienne et l’Opéra. A côté de la galerie Vivienne, la trattoria Daroco semble très agréable. A essayer! Je reste un long moment dans la librairie Delamain, en place de la Comédie française, la plus ancienne librairie de Paris. Les livres sont très bien présentés et le personnel est charmant. J’achète pour ma soeur, psychanalyste jungienne, le livre que Frédéric Lenoir a consacré au psychiatre suisse père de la notion d’inconscient collectif. Avant de partir avec Charlotte à l’anniversaire de sa petite camarade, ma soeur m’a préparé une théière avec du lapsang souchong. Avant de rentrer chez elle, je vais acheter une brioche. Dans la file d’attente, j’échange avec le monsieur qui espère une petite pièce et est assis sur un fauteuil pliable. Il a une pointe d’accent chantant. Il est né à Toulouse. Nous parlons de Carcassonne, d’Albi et des drames que le remembrement a provoqué dans les campagnes françaises.

Quand Charlotte arrive, elle est enchantée de son anniversaire. Elle est maquillée en petit chat. Elle a envie d’essayer tout l’équipement de grande skieuse que son papa lui a offert en prévision de leur semaine à la montagne à Noël. Elle est très satisfaite avec sa combinaison, son blouson, son casque et ses chaussettes. Je lui offre un pull avec un dinosaure et elle se glisse dans le sac de couchage qui appartenait à l’une de ses cousines et dont j’ai pensé qu’il lui ferait plaisir. Céleste rentre et Charlotte se précipite dans les bras de sa grande cousine. Céleste a passé quelques jours à la maison. Elle n’était pas revenue depuis la confirmation de Victoire. A Valentin qui a la physique comme spécialité et me parle de radioactivité, je suggère de voir le film « Radioactive ». Je lui explique que Marie Curie se rendait sur les champs de bataille pendant la première guerre mondiale avec sa radio et que cette technique révolutionnaire a sauvé de l’amputation des milliers de soldats. Diner très agréable. Charlotte s’endort dans le sac de couchage.

Lundi, je suis ravie de conduire Charlotte à l’école et de sentir sa petite main douce et confiante au creux de la mienne. Tandis que ma soeur reçoit ses patients, je vais faire un tour au Bon Marché et à la grande épicerie où je m’achète des scones. Avant, je passe plus d’une heure entre les rayons de la FNAC où je complète mes achats de Noël. Je n’ai jamais pu résister aux livres ni aux carnets. Je retrouve le quartier de ma soeur et vais écrire à la terrasse du café « Chez Ginette » où j’admire les chaises fabriquées en rotin et rislan par la maison Gatti. Ces chaises ont progressivement envahi les cafés des grandes villes. Elles ont un délicieux petit côté « rétro ». 14h12: gare de Bercy, le train s’ébranle. Je me plonge dans les aventures d’Edmonde Charles-Roux pendant la seconde guerre mondiale. Je termine le livre. En arrivant en gare de Montargis, je réalise que Nancy était dans le même wagon que moi. Nancy mène une magnifique carrière d’universitaire à Paris. Quand elle me raconte son quotidien, je ne peux pas m’empêcher de songer à la vie qui aurait pu être la mienne si je n’avais pas quitté Paris après la mort brutale de notre père et mon mariage. Bien sûr, Nancy a cette chance d’être spécialiste d’une matière infiniment plus agréable que celle qui était mienne. Avoir quitté Paris restera mon regret éternel et, malheureusement, comme le funambule sur son fil, je ne peux pas revenir en arrière.

Une semaine s’est presqu’écoulée depuis mon retour. Nous n’avons pas beaucoup vu le bleu du ciel. Les jacinthes se sont complètement épanouies. J’ai eu le bonheur le jour où je rentrais de découvrir un colis envoyé par l’une de mes instamies: Brigitte qui habite à Dijon. Dans mon colis, une paire de chaussettes en laine et des rillettes de saumon faites maison et un délicieux thé « Un Noël en Alsace ». Hier, avec notre maman, nous avons décidé de renoncer à notre Noël gardois, dans la bonne et vieille maison de Pont. Je me faisais une joie de retrouver la maison, les ruelles colorées, les rives du Rhône au lever du soleil, le mont Ventoux, le marché, l’ambiance des cafés et des amis très proches. Mais, nous n’y serions restés que quatre jours. Notre maman partait en éclaireur. Elle allait ouvrir seule une grande maison et attendre deux jours pour qu’une température agréable y règne. Après trente ans de bons et loyaux services, la chaudière donne des signes de fin de vie. Nous irons dans le Gard l’année prochaine et serons alors moins bousculés.

Demain, notre maman arrive et, samedi, ce sont Margot et Antoine, Virginie, Céleste, Valentin, Charlotte et le Louis de Victoire qui nous rejoindront pour un pré-Noël. La maison sera pleine de vie, de rires, de joie. Je serai heureuse de voir les cousins réunis et je penserai à Louise fêtant ses 16 ans en Transylvanie avec ses parents, son copain Dénis et sa mamie paternelle avant de s’envoler pour Chypre.

Demain, pour la toute première fois, parce qu’il commence à 9h00 et finit à 14h00, Louis ira au collège avec sa moto. Quant à Victoire, avec ses amis de l’aumônerie, elle ira écouter le groupe Glorious qui se produit à Orléans. Le groupe a été créé par trois frères originaires de Valence dans le prolongement des JMJ de 2002, à Toronto. Une manière spirituelle d’entrer dans les vacances de Noël!

Demain soir, les enfants et leurs professeurs seront heureux de souffler après des semaines denses. Je souhaite de bonnes vacances aussi ressourçantes que possibles à celles et à ceux qui pourront en prendre.

Anne-Lorraine Guillou-Brunner

 

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