Des mouches tournent dans la cuisine; le chat fait craquer ses croquettes sous ses petites dents pointues; le chien respire profondément étendue sur le damier noir et blanc. Des bananes noircissent dans un compotier rouge vernissé acheté sur le grand marché de Pont-Saint-Esprit un été. Si je me concentre, je peux entendre le bruit de la faucheuse qui, depuis hier, coupe les hautes herbes dans lesquelles Alto aimait s’enfoncer et sauter ressortant la tête couverte de petites feuilles et de pétales. Au bord de la mer, les mouettes suivent de près les bateaux de pêche rentrant au port. Ici, ce sont des échassiers blancs qui volent dans le sillage de la faucheuse espérant se nourrir de petits rongeurs brutalement privés de leur couverture naturelle.

Le printemps a été anormalement chaud et la moisson ne saurait tarder. Le plateau vit ses derniers jours de poésie printanière. Bientôt, le vent ne transformera plus les champs verts ou dorés en océan. Les coquelicots ne monteront plus la garde à la lisière des chemins. Alors, je profite autant que possible du plateau tel que je l’aime le plus et respire à pleins poumons l’odeur délicieuse des fleurs de tilleul à laquelle se mêle celle du foin coupé chauffé par le soleil. Les mares se sont couvertes de beaux nénuphars roses pour le plus grand bonheur des grenouilles.

Dans le jardin où Alto se plaît à creuser des tranchées, les pivoines ont perdu tous leurs pétales. Le magnolia persistant nous offre ses premières fleurs blanches au parfum délicat de cédrat. Les iris n’ont pas fleuri. Les pieds de tomates et les framboisiers ont été protégés par un grillage. Alto parvient malgré tout à manger des framboises. Il s’amuse à fouler du pied tous les interdits posés. Dés qu’il le peut, il se faufile dans le couloir desservant les chambres et s’il trouve une porte ouverte, il monte sur un lit ou déchiquète consciencieusement les mouchoirs en papier qu’il tire de la boîte en carton.  Si la barrière qui condamne l’escalier aux marches raides n’est pas fermée, il le prend d’assaut. Samedi, Stéphane a été étonné d’entendre autant de bruit à l’étage. Quand il est monté, il a trouvé Alto qui coursait le chat de la mezzanine jusqu’à la pièce du fond, dans un sens puis dans un autre. Il n’hésite pas à engloutir le contenu d’un yaourt posé sur la table de la cuisine. Il continue de dénicher tous les papiers abandonnés dans la nature. En ce moment, il déguste les cerises aigres douces tombées sur le chemin.

Devant la maison, deux grands habitués ont disparu: le trampoline et la Fiat 500. Tous deux étaient des cadeaux de la mamie du trio. Le trampoline dont la taille n’avait rien à envier à celle de ceux qu’on trouve dans les gymnases était entré dans la vie des enfants quand ils avaient respectivement 4, 6 et 7 ans et demi. Il était installé entre le sapin et le mirabellier. Céleste, Victoire et Louis adoraient y sauter avec leurs cousins et leurs amis. Quand ils étaient nombreux, j’avais peur qu’ils ne se blessent en retombant les uns sur les autres. Ils s’y amusaient tout au long de l’année. Conseillés par leur papa, Victoire et Louis y ont appris à faire des sauts en arrière.

Les années passant, les enfants grandissant, le trampoline avait moins de succès. Stéphane avait souhaité le donner mais je l’en avais empêché. Je le conservais pour Charlotte qui, comme ses cousins avant elle, était si heureuse d’y aller quand elle venait à la maison. Avant son arrivée, j’allais en balayer la toile ramassant les pommes et les aiguilles tombées du sapin.

Ce trampoline avait valu à Louis, tout petit, un passage aux urgences et la pose de plusieurs agrafes dans le cuir chevelu. Les enfants avaient oublié de redescendre la fermeture éclair. Céleste avait organisé une partie de Colin Maillard. Louis, les yeux bandés, était tombé du trampoline et sa tête avait heurté le pot de fleurs en grès faisant office de marche pied. Victoire était tétanisée. Céleste s’était empressée d’aller chercher de quoi éponger le sang coulant abondamment du cuir chevelu de son petit frère avant de donner l’alerte. Stéphane était parti à l’hôpital avec Louis. Victoire pleurait se pensant coupable. Céleste cachait son inquiétude. Plusieurs heures après, Stéphane avait appelé pour nous rassurer: pas de traumatisme crânien. Là où une croute s’était formée, les cheveux de Louis n’avaient pas repoussé. Sa chevelure est si dense que cela ne se voit pas.

La Fiat 500 manque aussi à l’appel. Elle était entrée dans ma vie, par surprise, en août 2014. Ma belle-mère me l’avait offerte se rappelant combien j’avais aimé celle de ma tante et marraine. Ma mémoire a fixé un souvenir très précis lié à cette voiture. Un été, ma tante quitte leur merveilleuse maison nichée dans l’Estérel pour se rendre à Cannes. Ma cousine et moi sommes alors adolescentes. Tandis qu’elle travaillera, nous irons à la plage. Il est tôt, un air encore frais nous parvient par les fenêtres ouvertes ainsi que l’odeur de résine des chênes. La petite voiture avale avec application les virages jusqu’à Mandelieu. Sur les ondes passe l’un des tubes de France Gall: Il jouait du piano debout. Nous reprenons le refrain en choeur. J’éprouve un profond sentiment de joie et de liberté. A chaque fois que j’entends ce morceau de musique, je repense à ce trajet dans la Fiat 500 rouge.

La mienne n’était pas rouge mais d’un joli bleu profond et irisé. Elle était dotée d’une capote. J’aimais énormément cette voiture, la troisième pour moi après deux Golf, des modèles anciens. Tant de souvenirs lui étaient attachés: une tranche de vie de douze ans. Elle avait connu le chemin traversant les champs que j’appelais le chemin rigolo car ses creux et ses bosses soumettaient ses passagers à des mouvements anarchiques du corps. Elle avait accompagné tous les matins les enfants à l’école maternelle et primaire puis, plus tard, à la place du village d’où ils prenaient le bus pour le lycée. Il arrivait que j’aille au collège chercher Louis et l’un de ses amis. Dés que nous avions gagné les petites routes, je décapotais complètement le toit. Les garçons se mettaient debout à l’arrière et je bougeais la voiture de manière à les déséquilibrer. Ils riaient à gorge déployée. Parfois, les enfants et Fantôme, notre berger australien, prenaient place et nous partions en forêt pour courir sur le parcours de santé. Un soir d’été, après le premier confinement, le trio avait voulu partir se promener à travers la campagne. Le soleil au couchant nous offrait un magnifique spectacle. Des champs en attente de la moisson montait l’odeur du blé chaud et mûr. Des chevreuils s’étaient déjà installés au bord des chemins sur un tapis d’herbe moelleux. Nous avions vu passer un marcassin. La petite voiture avait perçu mon émotion quand j’avais déposé Céleste devant le lycée pour son tout premier jour en seconde, plus tard quand j’avais conduit Victoire et Léa qui devenaient internes en première, plus loin encore le jour où Céleste prenait le train qui la conduisait à Paris pour y commencer ses études et toutes les fois où j’avais ramené Victoire qui repartait pour Reims.

Voici quelques semaines, la Fiat avait commencé à perdre du liquide de refroidissement. Stéphane était parvenu à trouver une solution mais j’avais compris que ses jours étaient comptés. La fuite était revenue et le moteur avait commencé à fumer. Une nouvelle fois, Stéphane avait fait en sorte que je puisse encore la conduire mais, désormais, elle perdait vraiment trop d’eau à chaque trajet. Avant de partir à Roussillon animer son premier stage de peinture pendant une semaine, Stéphane a trouvé une Twingo grise. En moins de deux jours, elle était achetée et assurée. Quant à la petite Fiat, elle a été achetée pour sa compagne par un entrepreneur dont le père est un passionné de mécanique. La capote s’était grippée et on ne pouvait plus l’utiliser. Le coffre ne s’ouvrait plus. Elle était très longue à chauffer en hiver et à faire du froid en été. Malgré tout, j’aurais aimé la garder.

Avant qu’elle ne parte pour de nouvelles aventures, je me suis assise une dernière fois au volant. J’ai mis en route la radio. J’aurais pu tomber sur une émission de France Inter, France Culture ou Radio classique mais ce fut Nostalgie diffusant Sarà perché ti amo de Ricchi E Poveri. Je l’ai remerciée pour tout ce que nous avions partagé ensemble. J’ai retiré sur le pare soleil gauche les autocollants Monsieur Madame et, dans la boîte à gants, papiers divers et petits objets. Dans l’appareil de musique sommeillait le CD du Journal de Bridget Jones. Délicatement, une page s’est tournée.

Alors que je termine ma chronique, le plateau a été fauché et des soleils attendent sagement qu’on vienne les chercher.

Je vous souhaite à toutes et à tous une belle entrée dans l’été en dépit de cette chaleur écrasante si difficile à supporter quand on habite dans des villes souffrant d’un manque d’espaces verts.

Anne-Lorraine Guillou-Brunner

Annelo

Une vocation pour l'enseignement pratiqué à l'Université, la passion de la transmission, un attachement viscéral à Paris, un amour des mots, de la correspondance, plus de douze déménagements depuis ma naissance, un tour du monde d'un an sur un mode sportif, une nature très joyeuse avec des accès de mélancolie soudains, une thèse de droit privé non achevée sur le don humain après une gestation de plus de huit ans, trois enfants, une incapacité à accepter les académismes, un esprit trop libre pour entrer dans les cases, un besoin d'engagement citoyen fort, la pratique du vélo tous les matins avec Fantôme, notre berger australien, une approche contemplative de la nature et une volonté, dans la droite file d'Alain, de laisser, en moi, l'enfant déployer ses ailes. Sophrologue analyste et pédagogique depuis huit ans. Un récit de nouvelles "Maintenant qu'on est là" publié en 2014.

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Chronique d’un plateau à l’approche de l’été