Chronique autour des esprits différents

Certains êtres viennent au monde dotés d’une sensibilité tout à fait particulière qui, par certains aspects, peut faire penser à celle qui anime les deux héros au physique néandertalien du film « Border » primé lors du dernier festival de Cannes. Parfois, une vie ne leur suffit pas pour apprendre à apprivoiser ce don. Il convient de le voir comme tel même si, la plupart d’entre eux traverseront des épisodes dépressifs plus ou moins sévères, auront des accès de grande mélancolie mais connaîtront aussi des joies immenses, de véritables états d’allégresse pure, même des moments où ils pourront se croire tels des anges avec des ailes les portant dans la vie. Ces êtres souffriront autant qu’ils seront heureux. Ils auront plus tendance que les autres à glisser vers certaines addictions. A l’adolescence, certaines jeunes filles s’abimeront dans l’anorexie, faisant de leur corps une épure et convertissant les nourritures terrestres en nourritures intellectuelles. Si leurs yeux seront éteints, leur esprit et leur âme brilleront d’un feu intense. Ces êtres choisiront des voies de réalisation personnelle exigeantes. Ils seront avocats, médecins, artistes, thérapeutes, professeurs, religieux, philosophes. Ils voudront changer le monde. Ils s’engageront dans des associations. Leur coeur se serra à chaque nouveau naufrage d’un bateau de migrants dans la traversée de la Méditerranée. Ils lutteront pour inverser le processus de destruction de la planète. Ils auront le souci de l’héritage à venir pour les générations futures. Ils seront heureux les mains dans la terre, le cambouis, la pâte à tarte. Ils ne seront pas gangrènés par ce cynisme qui fait ne plus croire en rien, revenir de tout. Ils se donneront sans compter peinant à se reprendre. Les fins sonneront tels des deuils. Ils seront souvent mal compris et en souffriront beaucoup. Pire, on pourra leur prêter des pensées ou des intentions qu’ils n’ont jamais eues quand ce sont vraiment des coeurs purs. Ils pourront blesser, incapables qu’ils seront, trop souvent, à garder pour eux certains ressentis. Ils verront au-delà du miroir. On pourra ne pas leur pardonner de savoir lire entre les lignes.

Ces êtres viennent au monde comme si leur peau ne possédait pas d’épiderme. Dans les bons jours, ils réussissent à s’en sortir. Dans les mauvais, tout les heurte et ils voudront quitter une société où ils ont tant de mal à se sentir à leur place. On croira les aider en les exhortant à se durcir, à devenir égoïste, à davantage penser à leur bonheur mais ils ne le pourront pas. On voudra les persuader que ce sont eux qui doivent changer pour s’ajuster aux autres. La maturité venant, ils apprendront à reconnaître ceux qui leur ressemblent, ceux qui parlent la même langue qu’eux et alors tout sera plus facile.

Ces êtres captent tout de leur environnement en permanence. Ils savent deviner sur un visage l’arrivée d’une tempête imminente. Ils perçoivent la douleur derrière un sourire de façade. Ils sont capables de comprendre des peines qu’ils n’ont pas encore traversées. Ils savent trouver les mots justes pour soulager une personne dans la détresse. Ils sont attentifs à mille et un petits détails que les autres ne voient pas. Ils ont souvent une mémoire prodigieuse certainement parce que leurs sens en éveil leur permettent de mieux graver les évènements. Ils ont ce besoin de jeter des ponts entre des matières différentes car leur esprit est arborescent. Les connaissances ne les intéressent que parce qu’ils saisissent le lien entre les disciplines.

Si la vie n’est pas facile avec eux elle est aussi enrichissante et dynamisante pour peu qu’ils ne soient pas trop aspirés par une tendance à la mélancolie. Vivre avec eux, c’est consentir à l’analyse, accepter d’être bousculé, parfois malmené, s’entendre parler philosophie ou sociologie la tête posée sur l’oreiller et voir le lit fait quand on s’y trouve encore. Vivre avec eux, c’est savoir qu’on ne pourra pas s’endormir dans l’existence, s’encroûter mais demeurer à l’affut. Ces êtres vivent à la fois au passé, au présent et au futur. Le temps, chez eux, est sans cesse déployé dans toutes ses dimensions. Leur passé éclaire leur présent déjà illuminé par le futur. Une citation de Borges illustre à merveille ce rapport au temps:  » Le présent est indéfini, le futur n’a de réalité qu’en tant qu’espoir présent, le passé n’a de réalité qu’en tant que souvenir présent ». Leur éthique personnelle est forte. Ils sont durs avec eux-mêmes mais s’efforcent de ne pas soumettre leurs proches aux mêmes exigences. La grande énergie qui va de pair avec leur sensibilité leur permet de réaliser plus de choses que la moyenne. Ils avancent sans fard. Ils ne cherchent pas à se donner à voir pour autre chose que ce qu’ils sont.

Je suis née comme ça. Je ne l’ai pas choisi. Je ne m’en suis pas rendue compte tout de suite. Je n’en tire aucune vanité. J’ai eu trop de passages douloureux pour pouvoir m’en réjouir. Toutes les temps forts de ma vie ont été laborieux: apprentissage de la lecture, du calcul, dissertation en français et en philosophie, commentaire d’arrêt en droit, accès au corps en sophrologie. A force de persévérance, j’ai fini par y parvenir. Porter nos trois enfants, les mettre au monde, les allaiter, les choyer, les aider à grandir, tout ceci, en revanche, a relevé pour moi de l’évidence. J’estime avoir eu de la chance tant l’instinct maternel peut ne pas être au rendez-vous chez certaines femmes accédant à la maternité et nécessiter alors un véritable apprentissage jalonné de passages à vide, de sentiment de culpabilité et de crainte de ne pas arriver à s’arrimer à ce petit être échappant à toute maîtrise, étant le « non gérable » par excellence!

A l’approche de mes cinquante ans, je mesure combien tout ce qui passait par la logique m’échappait et tout ce qui faisait appel à l’intuition, à une forme d’instinct assez primitif, était facile pour moi. C’est pourquoi, au début, j’ai parlé des personnages du film « Border » que je n’ai pas encore vu mais dont la bande-annonce m’a fait une si forte impression. Je n’ai jamais oublié une phrase de l’une des deux analyses de graphologie que l’une des cousines de notre grand-père maternel, docteur en droit et docteur en psychologie, avait eu la gentillesse de faire pour moi quand je me sentais perdue s’agissant de mon parcours universitaire. Je ne connaissais pas Françoise avant de la rencontrer en avril 1993 dans le grand appartement baigné de lumière qu’elle habitait square Robiac, non loin des Invalides. Dans cette première étude, Françoise avait écrit que l’intuition était chez moi omniprésente et faisait l’impasse sur ce qu’un raisonnement déductif aurait de laborieux et « devine » la vérité à travers les nuages du rêve.

Certains de mes proches ont pu estimer que je m’exposais trop dans mes écrits et, qui sait, m’en vouloir de ne pas donner de moi une image lisse. Peut-être que certains préfèreraient que je ne parle que du dernier film vu, de la dernière pièce de théâtre applaudie, d’un soufflé géant de butternut, d’une sortie avec un chien fidèle sur un plateau gelé au-dessus duquel le soleil jette mille et un feux, d’une promenade en forêt dans le parfum de l’humus et des feuilles d’automne. Bref, il faudrait que mes récits ressemblent aux albums photos auxquels notre génération a malheureusement renoncés avec la folie des smartphone, la mort de l’argentique. Les clichés sont désormais prisonniers des mémoires des ordinateurs et menacés de disparition si la machine rend l’âme, si la sauvegarde était défaillante. En quelques secondes, ce sont des années de vie qui s’envolent! Cela n’arrivait pas avec les albums! Je connais une personne qui a demandé à son mari alors que leur maison était menacée par les flammes et que les pompiers leur avaient demandé (je crois?) de l’évacuer de descendre dans leur cave tous ses albums. Ses albums étaient ce qu’elle voulait sauver de leur vie. Son mari s’est exécuté sachant si bien ce que ces albums représentaient pour sa femme.

Certaines personnes voudraient que les échanges se limitent à des conversations de salon autour de la couleur du ciel, d’un évènement culturel, des bulletins des enfants, de projets de vacances, de la politique ou encore du dernier roman lu. Si j’aborde des sujets personnels, ce n’est pas par narcissisme. C’est pour que celles et ceux qui ont été ou sont encore confrontés à des difficultés similaires sachent qu’ils ne sont pas seuls. Par ailleurs si je convoque des souvenirs de mon enfance, de mon adolescence, des mes années de construction à Paris, c’est parce que tous ces moments passés m’ont construite telle que je suis et que, depuis mon plateau, mon océan céréalier, je fais redescendre la sève loin dans ma mémoire pour continuer à nourrir mon imaginaire, à trouver de la matière pour créer.

Ecrire est une vraie passion. Je ne peux pas ne pas écrire. Si je manque de temps, j’écris la nuit. Quand nous voyagions autour du globe avec Stéphane, quelqu’ait été la dureté et la longueur de la journée, je tirais du sac à dos mon carnet et écrivais.  Je ne peux pas davantage vivre sans partager avec mes proches et sans penser à eux. J’aime les autres. Il ne s’agit pas de chercher à m’aimer au-travers d’eux ou d’agir pour plaire car cela me rendrait dépendante d’autrui et serait contraire à un besoin fort de liberté. Or, je n’aime ni dominer ni être dominée. C’est pourquoi j’ai tant aimé mon métier de professeur et apprécie tant celui qui est mien aujourd’hui.

Dans la prochaine chronique, je reviendrai sur les films qui m’ont marquée depuis l’enfance. Notre père adorait le septième art et nous a, à ma soeur et moi, permis de développer une vraie culture cinématographique extrêmement éclectique. Grâce à lui, nous avons découvert le cinéma italien des années 60 et 70, les comédies musicales de Jacques Demy, les plus grands westerns, les films américains des années 40 et 50, toute l’oeuvre d’Hitchock, de Visconti, Fellini, Bergman sans oublier Renoir, Pagnol, Autant-Lara, Carné, Truffaut. Il enregistrait tous les films diffusés sur France 3 dans l’émission du cinéma de minuit et nous les regardions le samedi ou le dimanche. Du « De la grande illusion » à « Délivrance » en passant par « L’incompris » ou « L’innocent » en allant jusqu’à « Elephant Man » ou « Rambo », il nous a laissé tout voir seule ou en famille.  Il n’y a jamais eu d’enfer pour les films et les livres. De ça, je lui suis très reconnaissante!

Nous sommes dimanche. Hier, Fantôme et moi avons assisté à un incroyable lever des couleurs au-dessus d’un plateau figé par le givre. Ce matin, le ciel était gris et les bois noyés dans la brume. Je finis cette chronique depuis la grande table de la cuisine au milieu des reliefs du petit-déjeuner que j’ai pris la première en rentrant avec Fantôme de notre sortie humide. Je partage avec vous une symphonie découverte en écoutant France Inter: la symphonie concertante K.364 de Mozart dirigée par Daniel Barenboim, à Berlin.

https://www.youtube.com/watch?v=_0hTDZ0whpU

Une belle semaine à vous tous!

Anne-Lorraine Guillou-Brunner

2 commentaires sur “Chronique autour des esprits différents

  1. Merci pour cette jolie cheonique… je vous découvre et c’est avec émotion que je vois dans votre avant dernière photo… le portrait craché de mon féal… fidèle en français… le chien de mon enfance!
    Merci!

    1. Chère Dame Béa, je vous remercie pour votre petit mot. Féal, je connais le sens de ce mot venu du Moyen Age et hérité du latin. Notre berger australien, Fantôme, a eu 8 ans en décembre dernier. C’est un animal merveilleux! Nous aimons sillonner la campagne environnante au lever du jour. Les bergers australiens sont devenus à la mode…C’est terrible car la plupart des familles ne sont pas en mesure de leur consacrer le temps nécessaire à leur plein équilibre. Ce sont des animaux de travail qui, en l’absence de moutons et de brebis, ont besoin de se dépenser beaucoup.Passez une belle semaine.

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