Chronique du dernier jour de janvier

Le crachin de la fin de nuit poisseuse a cédé sa place à la brume prenant dans ses filets la forêt. A la surface de la mare, non loin de la cabane des pêcheurs, la cane n’a pas bougé à mon approche. Nous sommes désormais de vieilles connaissances. Un peu plus loin, Gudule s’est approché et m’a donné sa grosse tête à caresser. Il avait dû se rouler dans la boue. A ses flancs étaient accrochés des morceaux de terre séchée. Je n’ai pas vu Rosalie. Elle dormait à l’abri de sa petite maison. En continuant mon chemin, mes pensées se sont envolées du côté de chez Muguette, de l’autre côté du plateau. Je ne l’ai pas revue depuis de longs mois. Je n’ai plus de nouvelles de son fils. J’ai hésité à lui écrire pour lui souhaiter une bonne année et savoir comment se portaient sa maman et Pépette. Finalement, j’ai renoncé me rappelant cette phrase assez dure quand j’avais envisagé de reprendre mes visites: « Tu n’es plus un sujet de conversation ». Parfois, quand je passe en voiture devant la maison de Muguette, je vois Eugène qui en sort ou qui y entre. Il a toujours son bonnet rouge sur la tête. L’an passé, Muguette avait réduit de moitié la taille de son potager. Elle était trop fatiguée pour entretenir une si grande surface. Dans son verger, de très nombreuses pommes pourrissent au pied des arbres. Ce sont des variétés de pommes pour le cidre. Habituellement, un ami de Muguette vient les ramasser aux premières gelées, les pressent et lui en laissaient des bouteilles.

Je me rappelle comme Fantôme aimait manger les bouts de pomme que Muguette partageait entre les moutons et lui. Les moutons étaient surtout friands de tiges de haricots verts. C’était monsieur P, dit Pom-Pom, qui les leur apportait. Il était d’une très grande aide pour Muguette au moment où il fallait semer. Muguette semait au petit bonheur la chance. Monsieur Pom-pom, au cordeau. Sa maison a été vendue. Il ne se promène plus à bicyclette autour du plateau. Il ne raconte plus toujours les mêmes histoires autour de la guerre et de son métier de conducteur de train. Il vit en ville dans un appartement avec sa compagne qui n’aimait pas la campagne et ne conduisait pas. Il m’arrive de le voir marcher en s’appuyant sur un déambulateur. Les pages se tournent.

Dimanche dernier, j’ai profité de la douceur pour m’occuper du jardin offrant un visage abandonné. Je ne pense pas avoir les doigts verts comme l’adorable Tistou. Mes rares boutures n’ont rien donné. J’aurais aimé réussir avec des tiges coupées sur le vieux rosier dont les fleurs aux pétales soyeux exhalent un parfum merveilleux. La brouette, pleine d’eau, se tenait sur une bâche bleue sur laquelle était posée la piscine. Après de longues années de bons et loyaux services et de nombreuses réparations réalisées par Stéphane, elle n’était plus assez étanche. Il va falloir finir d’arracher la bâche bleue à la terre et réfléchir à ce qu’on fera de cet espace désormais vide. Je n’ai jamais caché que je trouvais la piscine, la grosse méduse, inesthétique et barrant la vue sur le jardin depuis la fenêtre du salon. Mais, je m’étais attachée à elle. J’aimais les moments de joie qu’elle prodiguait aux enfants, à leurs cousins, à leurs amis. J’avais plaisir à m’y rafraichir et à voir les pigeons ramiers et les hirondelles venir s’y désaltérer. Pendant les mois confinés de la pandémie, je nous avais trouvés si chanceux d’avoir un jardin et une piscine! Les enfants en ont tellement profité! Quand Stéphane l’a démontée, cela m’a rendue triste.

Dimanche, j’ai ramassé les feuilles de la glycine tombées sur la terrasse et celles des noisetiers recouvrant le chemin menant à l’ancien bureau de Stéphane et à un abri fourre-tout. J’ai retiré celle qui recouvraient la tombe de Fantôme. J’y ai planté l’hellébore que l’une de mes patientes m’avait offerte avant Noël et plusieurs pieds de lavande. Bientôt, j’ajouterai des pensées. Fantôme ne se trouve pas dans ce trou creusé le 18 décembre à la faveur d’un épisode de dégel. Il est sur le banc de la cuisine, le canapé rouge, au pied de l’escalier, sur le grand coussin rectangulaire de l’entrée, sous le magnolia, sous le hamac, dans le coffre de la voiture, près de nous à chaque ballade. Tandis que je ramassais les feuilles, je me disais que, normalement, Fantôme ne serait pas loin. Non pas étendue dans l’herbe humide mais plus probablement sur les grandes dalles de la terrasse. Il me regarderait et dans ses yeux si tendres je lirais un message d’encouragement.

Après avoir vidé le contenu de la dernière brouette, rangé le râteau et retiré la paire de gants, j’ai fait le tour du jardin. Les tulipes et les jonquilles ont déjà poussé plusieurs centimètres de tiges vertes. Le cerisier et le prunus bourgeonnent. Même le très vieux rosier dont je redoute la mort chaque année déplie de jeunes feuilles. Quelque chose, dans l’air, sentait déjà le printemps. Doucement, les jours rallongent. Les oiseaux chantent plus tôt. Le pic épeiche ne quitte pas le jardin. Mésanges et moineaux piquent les boules de graisse accrochées au balcon de la fenêtre de mon cabinet.

Tandis que je mets un point final à cette chronique à cheval entre hiver et printemps, la brume se dissipe laissant des pans de ciel bleu apparaitre. Sur le lit martiniquais, le chat dort profondément.

A très bientôt!

Anne-Lorraine Guillou-Brunner

 

 

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