Chronique autour de la mémoire et des souvenirs heureux

Le fonctionnement de la mémoire est fascinant et largement influencé par notre personnalité. Les natures positives se focaliseront sur les bonnes choses. Les natures négatives ressasseront les mauvaises. Le cerveau est un « animal » étrange et remarquable qui sait, notamment, organiser la survie d’un être en enfouissant les situations traumatiques. C’est ce qu’on peut observer chez les très jeunes enfants victimes d’abus sexuels. Le souvenir du ou des abus est comme effacé pour permettre à l’enfant de continuer son chemin mais ces souvenirs dissimulés sont de véritables grenades. Elles se dégoupilleront à la faveur d’un choc ou, souvent, lors de la première relation sexuelle. La jeune fille ou le jeune homme pourtant rempli d’amour et de désir ne comprendra pas d’où viennent cette peur incontrôlable et ce dégoût violent au moment de se donner. Lors d’un viol, le cerveau désactive le corps. C’est comme si le cerveau coupait tous les câbles le reliant au corps. Le cerveau organise la défense de la personne agressée. Cela explique que beaucoup de victimes ne se débattent pas et semblent donner à penser que leur soumission apparente équivaut à un consentement.

En sophrologie, on travaille beaucoup sur la mémoire, incroyable réservoir de souvenirs heureux. En sophrologie, pendant les « exercices », on ne s’attache qu’aux bons souvenirs. De séance en séance, on voit des personnes recouvrer les pans positifs de leur mémoire, des pans oubliés, dissimulés derrière une succession de moments durs. Certaines personnes pensent n’avoir aucun souvenir de leur enfance. C’est là encore un système de défense. Plutôt que de courir le risque de stocker mauvais et bons souvenirs, toute la mémoire est artificiellement effacée. Dans ma dernière chronique, j’évoquais une petite fille dont les parents se sont séparés quand elle n’avait pas encore deux ans. En grandissant, cette petite fille aura le sentiment de ne pas avoir de souvenirs de cette si lointaine époque où ses parents formaient un couple unissant leur famille. Mais, en creusant, elle pourra faire remonter des souvenirs de ce temps très ancien. Les photos servent de fixateur à nos mémoires. Elles sont la preuve tangible de ce que nous avons traversé. Parfois, la conscience réelle d’un souvenir va être réactivée par le truchement d’une photo. La photo va permettre le voyage de l’autre côté du miroir.

Les odeurs vont elles aussi pouvoir agir directement sur la machine à faire remonter les souvenirs. Ainsi, un homme respirant dans la rue le parfum d’une femme aimée sera tout à coup assailli d’images et d’émotions. L’enfant quand il se niche dans les bras de sa mère retrouve automatiquement tout un univers de tendresse. Il en va de même quand il serre contre lui son doudou. Pour en préserver toute la mémoire, certains enfants refusent catégoriquement que leur doudou soit lavé.  A l’inverse, une fille dont le père s’alcoolisait à grand renfort de whisky ne pourra jamais souffrir ce breuvage et son odeur lui sera insupportable. La plupart des personnes qui ont vécu des moments douloureux dans les hôpitaux ou les cliniques sentent monter l’angoisse en respirant l’odeur qui flotte dans les couloirs. Nos animaux peuvent être saisis de panique quand nous les conduisons chez le vétérinaire. Ils tremblent, hypersalivent, ont la queue entre les jambes. Ils perçoivent aussi la peur de leurs congénères.

Parfois, on peut s’étonner que notre mémoire ait conservé le souvenir de moments minuscules quant, par ailleurs, elle semble oublier des moments forts. Hier, avant de m’endormir, j’essayais de me rappeler de moments où j’avais mes enfants dans les bras alors qu’ils étaient très jeunes. Des photos revenaient mais pas de vrais souvenirs. Je me rappelais mon bonheur, parfois, de trouver le sommeil, avec l’un de mes enfants, bébé, posé sur ma poitrine. Je me souvenais combien c’était délicieux d’entendre leur respiration paisible, de respirer l’odeur de leurs cheveux et de sentir la douceur de leur peau. Je me souvenais de tous ces moments mais je n’arrivais pas à ressentir les émotions brutes.

La musique joue aussi un rôle de machine à remonter les souvenirs. Ainsi, un concerto pour mandoline de Vivaldi me revoie à chaque fois à ce moment très intense que Stéphane et moi avons vécu alors que nous venions de reconstituer les chambres de nos deux filles dans leur nouvelle maison. Cela faisait presqu’un an que nous nous voyions un week-end toutes les trois semaines. Stéphane était dans le Loiret où il restaurait la maison plus de douze heures par jour. De mon côté, j’étais dans le Gard, avec Céleste, âgé d’un peu plus d’un an et de Victoire, nourrisson. Nous avions l’un et l’autre absorbé beaucoup de tension et de fatigue. Il y avait encore des cartons à déballer. L’étage n’était pas fini. Ce morceau de Vivaldi montait dans la maison et, au même moment, nous avons été gagné par la même émotion et avons pleuré dans les bras l’un de l’autre.

Tout le répertoire de Brel est intimement associé à notre père. Certaines chansons le ressuscitent dans sa nature joyeuse et fantasque comme « Les remparts de Varsovie  » ou « Les bonbons » et d’autres dans ses accès sombres et mélancoliques comme « Mon enfance » ou « Jojo ». Je ne peux pas écouter un des morceaux de la bande originale du film « Peter’s friends »  » Love and regret » du groupe Deacon Blue sans me rappeler la souffrance terrible liée à la perte d’un amour. Les chansons cultes des Bee gees sont définitivement associées à ces trajets qu’une de mes amies et moi faisions entre Paris et Hossegor. Elle était la seule à conduire. Comme nous avions l’une comme l’autre un sens de la géographie assez peu développé, il nous était arrivé d’aller à Bordeaux en passant par Lyon…Mon père et sa mère ont eu beaucoup de mal à accepter que nous ayons commis une telle erreur! Notre grand-mère, de son côté, a toujours voulu penser que nous avions quelqu’amoureux à aller retrouver dans la capitale des Gaules. L’album d’Ella Fitzgerald et Louis Armstrong me renvoie à mes années rue Bréa, entre Vavin et Montparnasse, des années surréalistes. Ce ne sont que quelques exemples. Il y en a encore tant d’autres!

Ce matin, je m’y reprenais à plusieurs fois pour passer du fil dans le chas d’une aiguille. Pourtant, j’avais déjà veiller à choisir une aiguille avec un large chas. Autre fois, on disait que j’avais une vue si perçante que j’aurais pu trouver une aiguille dans une meule de foin. Le temps passant, ma vue a beaucoup baissé. Je dois dire que, le matin, au saut du lit, quand je me coiffe devant la glace, le flou artistique qui m’auréole ne me dérange pas! Tandis que je désespérais de pouvoir enfiler l’aiguille, ma mémoire me renvoyait très loin dans le passé. Je n’avais pas encore cinq ans. Notre mère attendait sa seconde fille, mon unique soeur. Nous habitions Paris, près du parc Monceau. Je ne le savais pas encore mais, bientôt, avec ma famille, je partirais vivre en Martinique et y connaîtrais quatre années d’une enfance absolument dorée. J’étais dans la chambre de notre arrière-grand-mère, la mère de notre grand-mère maternelle. Notre arrière-grand-mère sentait un mélange d’eau de Cologne et de poudre de riz. Elle portait ses beaux cheveux blancs en un chignon. Elle portait toujours un collier de perles. Ses chevilles étaient très enflées. Elle se déplaçait avec une canne.

Notre grand-mère veillait sur sa mère. Elle s’assurait qu’elle ne manqua de rien. Notre grand-mère était venue trouver refuge chez ses parents à la fin de la seconde guerre mondiale avec sa petite fille. Quand elle avait su, en 1947, que son mari ne reviendrait jamais, qu’il était mort à Mauthausen, qu’il resterait de lui ses cahiers de captivité et des médailles, elle était restée chez ses parents et avait commencé sa carrière à l’Opéra de Paris. Dans cette chambre, assez claire, donnant sur la cour de l’immeuble, notre arrière-grand-mère me demandait de lui préparer des aiguilles avec du fil. Je me souviens que je m’appliquais. J’étais heureuse de me sentir utile. Dans la cuisine, sans doute, de l’eau devait commencer à frémir dans la bouilloire et l’odeur d’un cake réussirait bientôt à se frayer un chemin jusqu’à nous.

Céleste me parle souvent de ces vendredis soirs très ritualisés de leur petite enfance. Tous les vendredis soir, les cheveux étaient lavés, les oreilles nettoyées et les ongles coupés. Au sortir du bain, j’enveloppais l’un ou l’autre des trois enfants dans un grand drap de bain, l’étendais sur le lit et lui séchais les cheveux. Parfois, le sèche-cheveux venait chauffer le dos ou les jambes. Les enfants adoraient ces moments. Il arrive encore que Céleste me demande de lui sécher les cheveux. Elle n’est alors plus l’adolescente de 16 ans mais la petite fille de 6 ans qui fermait les yeux allongée dans le lit le vendredi soir en sortant du bain.

Quand viendra le mois de décembre, je ressortirai l’un de mes « exercices » favoris. Un exercice que j’ai imaginé en état de conscience modifiée avec une patiente. Je demanderai à mes patients de s’imaginer un sapin et des boites contenant des décorations de Noël. Quand ils seront prêts, ils pourront décorer leur sapin. Chaque décoration viendra correspondre à un moment heureux de l’année en passe de s’achever. Quand le sapin sera décoré et qu’ils auront pris le temps de l’admirer, je leur demanderai alors de voir les paquets disposés au pied du sapin. Chaque paquet symbolisera un projet, un désir et pourquoi pas, aussi, un ou des rêves. Un de mes amis très proches me disait que pour lui les rêves n’étaient pas faits pour être exaucés et qu’ils conservaient leur caractère de rêve justement parce qu’ils ne se concrétisaient pas.

Et bien moi, je formule le rêve que je place au-dessus de tous les autres: avoir un jour, mais pas trop tard quand même, mon propre petit « chez moi » à Paris, dans lequel je pourrai me réfugier pour me ressourcer, écrire, recevoir famille et amis. Je vous l’ai souvent écrit: j’ai mené une vie nomade. J’habitais dans des maisons qui ne nous appartenaient pas. Nous n’y étions jamais qu’en transit. A Paris, pendant douze ans, je me suis sentie « chez moi ». Ce sentiment n’était pas lié à la possession d’un lieu déterminée mais au fait que je me sentais être à ma place, dans une ville capable de répondre à mon énergie et à ma curiosité. En quittant Paris, je n’ai pas davantage été chez moi et la maison que nous habitons n’est pas ma maison mais celle de mon mari et de nos enfants. Je l’habite comme le fait notre fidèle berger australien. Bien qu’elle ne soit pas mienne, j’y suis attachée.

Le seul endroit où j’ai senti que je me suis sentie des racines, c’était à Paris. Comme elles ont été assez violemment fracturées, j’ai ressenti ce besoin de m’inscrire fortement dans les branches de mon arbre généalogique. Ma soeur ne l’éprouve pas. Contrairement à moi, elle a cessé d’être « depotée » au tout début de l’adolescence.

Pour revenir aux souvenirs, tout en vous écrivant une idée m’est venue. Je vais demander à nos trois enfants d’écrire un souvenir heureux pour chacune des fenêtres du calendrier de l’Avent. Stéphane et moi en ferons autant et, le jour de Noël, nous découvrirons ensemble nos souvenirs.

Anne-Lorraine Guillou-Brunner

 

 

2 commentaires sur “Chronique autour de la mémoire et des souvenirs heureux

    1. Merci ma Coco! Tu as le projet de marcher avec les garçons fin juin? J’espère que vous avez passé un bon Thanks Giving. Je vous avais adressé un post sur FB. Je t’ai également écrit un mail. Je vous embrasse tous avec affection et vous souhaite une bonne entrée dans le temps de l’Avent.

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