Chronique en forme de nouvelle Rom

J’aimerais tant
pouvoir soulager vos consciences et vous dire qu’on finit par s’y
habituer. Mais ce serait mentir et mentir c’est pécher.  On ne
s’habitue jamais à certains aspects de cette vie-là. Des mois, des
semaines et six heures qui seront bientôt une rotation complète de la Terre
autour du Soleil. Des semaines, des mois et bientôt ce sont toutes les pages d’un
calendrier que j’aurai tournées là, assise là, à même le trottoir gelé, à
l’angle du boulevard Haussmann et de la rue Laffitte.

 

A cette place qui est la
mienne, où je suis débarquée tous les matins avec une ribambelle
d’autres, j’attends que les saisons aient pitié de moi. Au début,
j’étais seule, vraiment seule et puis, à l’entrée de l’hiver,
au moment où il n’est plus possible d’expulser les familles trop
démunies pour s’acquitter de leur loyer, nous étions deux. On ne
m’avait pas donné un chien. Non, il ne s’agissait pas d’un
animal dont on sait que le regard fait chavirer les cœurs des passants,
bien plus sûrement que celui du pauvre hère qui ne lève même plus la tête car
les autres, en fuyant jour après jour son regard, en ne lui adressant ni
bonjours ni sourires l’ont privé de sa dignité humaine.

 

Je n’étais plus
seule. J’attendais un enfant. Là, à l’intérieur de moi. La pensée
que j’allais être mère, mère pour la première fois, suffisait à me
réchauffer le cœur. Je rentrais au-dedans de moi pour oublier le froid
hivernal, les courants d’air glacés et, par-dessus tout, oublier les
regards assassins des Parisiens pressés de pousser la porte des grands
magasins, de s’engouffrer dans les entrailles nauséabondes du RER ou
d’aller déjeuner sur le pouce avant de retourner travailler. Ces regards
mauvais m’en rappelaient d’autres, ceux que j’avais sentis
sur mes parents et mes frères à l’époque où nous habitions encore en
Roumanie, en Valachie, pour être précis. En Valachie, c’est là que je
suis née de parents Roms. Mon grand-père, le père de mon père, savait beaucoup
de choses. Il était comme un grand livre. Il nous avait raconté que le mot
« rom » venait du sanskrit et signifiait « artiste, artisan, qui
crée de son esprit et de ses mains. ». Les ancêtres de mes parents étaient
des esclaves, des êtres attachés aux terres de leurs maîtres. Esclaves pendant
700 ans. Une fois libres, mes ancêtres ont préféré rester dans leur pays même
si la vie y était très dure. Nous, les Roms de Roumaine, nous ne sommes pas des
gens du voyage, nous ne sommes pas habités par une culture nomade. Nous sommes
des sédentaires.

 

Mon grand-père racontait
qu’autrefois, il y a vraiment très longtemps de cela, certains
d’entre nous avaient vécu comme des rois et avaient été traités comme
tels par d’autres rois. Il les appelait des Bohémiens. Au souvenir de
cette belle époque, ses yeux brillaient de mille feux. Pour apporter encore
plus de vie à son récit, il saisissait son violon, se mettait au milieu de nous
et se mettait à jouer, bientôt rejoint par son frère, ses fils et ses petits
fils. Puis, l’archet restait suspendu en l’air. Tous les musiciens
s’interrompaient à la
seconde. Le
violon regagnait sa place et notre grand-père se
rasseyait, soudain très fatigué et encore plus vieux qu’avant. Il lissait
ses grosses moustaches,  frottait ses larges mains de rétameur sur le dessus de
ses cuisses, se raclait la
gorge. Puis
, le récit reprenait. Il racontait que cette
époque était si lointaine, qu’elle était comme une chanson qui meurt
quand on cesse de la
chanter. Après
sa mort,  elle accomplissait un long voyage,
des Carpates jusqu’aux rives de l’Hindus. C’est là
qu’elle renaissait à la vie par l’union en une douloureuse
complainte aux ondulations des esprits des hommes, des femmes et des enfants
condamnés au gaz, enterrés dans des fosses communes ou noyés dans les rivières
ou les lacs entre la mer
Baltique
et la
mer Noire.

 

Mon grand-père est mort.
Il n’a pas vu tomber le mur séparant Ouest et Est. J’en suis
heureuse car le mur en se disloquant emportait avec lui nos espoirs d’une
vie meilleure. Les gens se partageaient les bouts du mur qui se vendraient bien
des années plus tard à prix d’or. Notre vie de terrible devenait
dramatique. Un grand nombre de familles Roms décidaient alors de tenter leur
chance au pays des droits de l’homme.  

 

Nous sommes arrivés en
France. J’ai appris le français si en vogue en Roumanie, toute seule. Ni mon
père et encore moins mon grand-père n’auraient tiré une quelconque fierté
de ce que j’ai appris à lire et à écrire. Le savoir n’est pas pour
les filles. Mon père essayait de vendre le réverbère. Les Français lui en
voulaient car ils avaient l’impression qu’on leur volait le pain de
la bouche. Place
de la Madeleine, ma mère promenait sa large taille et son sourire doré. Elle
disait la bonne aventure. Elle fascinait autant qu’elle effrayait.  Mes
grands frères sillonnaient la
ligne B
du RER, dans un sens puis dans un autre. Quand il
m’arrivait de les accompagner, je me rendais bien compte qu’avec
leur musique, c’était toute la chaleur intense de l’amour du
présent de notre peuple qui envahissait les allées. Le temps de quelques
stations, ils emportaient les voyageurs, parfois encore à moitié endormis ou
déjà grincheux, le long des rives du Danube jusqu’à celles du Bosphore en
passant par les plages de la mer noire Je les regardais et j’étais fière.
Plus fière et heureuse encore lorsque ma petite timbale en fer blanc se
remplissait. Cet argent était mérité. Non volé. Il était la garantie d’un
repas chaud.

 

Aux premiers jours du
printemps, nous allions dans les sous-bois. Nous y constituions des bouquets de
jonquilles sauvages que nous allions vendre à la sortie des églises, des
boulangeries et sur les places des marchés. Là aussi, on nous accusait de
prendre le travail des Français. Toujours la même chanson, à Paris,  en
Roumaine et partout ailleurs dans les anciens pays du bloc communiste comme de
l’autre côté de l’Atlantique.  Au moins, nous ne mendions pas et
moi, j’étais contente de vendre mes petits bouquets de jonquilles.
C’est que je m’appliquais le matin, dans la forêt, à l’heure
où les enfants dorment encore, à constituer de jolis petits bouquets bien ronds
comme un bouquet de mariée. Je faisais tenir les fleurs entre elles avec une
petite ficelle si fine que les jonquilles semblaient blotties les unes contre
les autres comme par magie. Ces premières heures du jour au milieu d’une
nature renaissante étaient comme des vacances.

 

J’avais tout juste
16 ans quand on m’a mariée. Je dis « on » car je ne l’ai
pas exactement choisi, mon mari pour la vie. Mais, j’ai de la chance car il est
gentil. Nous vivons dans un squat à la plaine Saint Denis.
Comme nous ne sommes « que » des Roms et non des gens du voyage, nous
n’avons pas le droit de séjourner dans les espaces, souvent sordides, qui
leur sont réservés, à contre cœur, par les mairies. A nous les bidonvilles
sans eau ni électricité. A nous les périphéries des grosses
agglomérations ! A nous, maintenant, le retour à l’esclavage par le
trafic d’êtres qui peinent à se sentir des humains à part entière. Des
Roms très riches, il y en a. Ils vivent en Roumanie. Ils se font construire des
énormes maisons, des hybrides issus d’un croisement architectural entre
un palais des mille et une nuits et une folie de Ludwig II de Bavière.

 

Le printemps revient et
je n’irai pas ramasser de jonquilles. Je dois rester là, à l’angle
du boulevard Haussmann et de la
rue Laffitte
, par tous les temps avec mon bébé. Nous
l’avons appelée Zoli. Elle est belle et calme comme la forêt aux
premières heures du jour. Je souffre intensément de la condamner à cette vie.
Je fais de mon mieux pour la protéger des courants d’air. Je l’emmitoufle
sous plusieurs épaisseurs de vêtements. Elle ressemble à une poupée russe.
Depuis que nous sommes deux, les passants sont moins généreux et parfois,
franchement odieux. Les regards des femmes sont terribles. Si elles osaient, je
pense qu’elles me frapperaient ou me retireraient mon enfant comme les
autorités roumaines, tchèques ou bulgares les retiraient à nos grands-mères ou
à leurs filles pour les placer entre les épais et hauts murs gris
d’orphelinats sales et vétustes.

 

Heureusement, parfois, une
femme ne passe pas devant nous comme si nous n’existions pas. Elle
s’arrête. Elle commence par dire bonjour. Elle demande des nouvelles de
ma fille, s’inquiète de savoir si nous ne souffrons pas trop du vent
froid qui transperce les os. Elle ne fait pas de commentaire. Elle ne joue ni
les dames patronnesses ni les grands inquisiteurs. Elle donne. Point. Elle
donne sans que j’aie besoin de faire vibrer la corde sensible. Dans ses
yeux qui ne se dérobent pas, dans ses yeux qui s’offrent, je peux plonger.
Je rentre en elle autant qu’elle rentre en moi et nous communions autour
d’une seule et même chose : l’amour des mères pour leurs
enfants.

 

Anne-Lorraine
Guillou-Brunner

 


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