Chronique entre visite d’une marraine et machine à remonter le temps

En quelques jours de pluie, l’herbe du jardin brûlée par de longues semaines de canicule a retrouvé un beau vert. Une espérance printanière. Les feuilles du magnolia et des noisetiers forment un tapis brun sur lequel les deux transats jaunes se détachent. Une couleuvre est venue élire domicile dans le pied de lavande, non loin du lilas et de la glycine. Les oiseaux dévorent avec férocité les graines que je dépose dans les mangeoires. J’ai suspendu de nouvelles boules de graisse sur le balcon de la fenêtre de mon bureau. Pendant les séances, pendant que l’état de conscience des patients s’est modifié, j’aime regarder moineaux, rouges-gorges et mésanges s’y suspendre.

Ce matin, j’ai laissé notre fils dormir. Il a toussé sans interruption jusqu’à deux heures du matin. Quand il est venu me trouver pour m’expliquer qu’il n’arrivait pas à trouver le sommeil, je l’ai reçu assez vertement. Les filles ont ouvert le bal viral. Louis et moi les avons rejointes assez vite. Le virus a des faux airs de grippe et peut aussi s’accompagner de nausées et de désordres intestinaux. C’est la première fois que les enfants et moi succombons à un virus en septembre. En général, nous avons la chance d’être bien armés contre les microbes. De longs mois durant, nos organismes ont du apprendre à s’accommoder à la grosse chaleur et, brutalement, en fin de nuit, le thermomètre est tombé sous la barre des 10 degrés pour remonter au-dessus des 25, voire flirter avec les 30 dans l’après-midi. Nous avons tous été pris de court.

Si, à deux heures du matin, quand Louis a ouvert la baie vitrée pour accéder à la chambre où je dors, je l’ai accueilli très fraîchement c’est parce qu’il ne s’habille pas assez, se promène pieds-nus, va jouer au tennis contre le mur en pyjama et tongs. Bref, il ne fait rien pour ne pas tomber malade et encore moins pour se soigner!

J’étais vraiment désolée d’être aussi mal fichue car nous avons eu le bonheur de la visite de Natalie, la marraine de Victoire. Stéphane et moi avons fait la connaissance de Natalie, à l’été 2001, sur un bateau qui transportait sur les eaux sombres du lac Titi-Caca au Pérou son lot de touristes européens et nord-américains. Cette expédition lacustre était assez consternante et, déposés sur une des îles pour la nuit et répartis chez des locaux absolument charmants, nous avions eu la bonne idée de nous perdre après la visite d’un site dédié à Pachamama, la déesse-terre dans la culture andine. Un orage fabuleux avait soudainement enveloppé l’île. Des éclairs furieux zébraient le ciel. Allions-nous être offerts en sacrifice à Pachamama? Bien sûr, nous n’avions pas de lampe frontale. Nous étions trempés et glissions sur le chemin rendu boueux par la pluie. Les villageois étaient partis à notre recherche. Nous étions vraiment désolés d’avoir généré autour de nous tant d’inquiétude. Nous avions tous dîné dans nos chambres à la lumière d’une bougie d’une assiette d’huevos et de patatas fritas

Nat voyageait sans son mari resté à Paris mais avec deux de ses amis, Stéphane et Nicolas. Je vous ai souvent raconté comment, depuis les bords du lac Titi-Caca, nous avons rejoint Arequipa par un train étonnant dont les rails serpentaient entre la cordillère des Andes. Un chef portant un grand tablier d’un blanc immaculé et une haute toque assurait les repas. A bord de ce train qui caressait les nuages, il fallait avoir le coeur bien accroché. A Arequipa, nous avions passé plusieurs soirées à contempler la blancheur du Misti depuis la terrasse du « Déjà vu » dont le logo était un triskel. C’est sur cette terrasse qu’à ce jour j’ai bu les meilleures Pina Colada.

Nos amis rentraient à Paris. Stéphane et moi continuions notre périple. Nous nous sommes retrouvés plusieurs mois après dans le Gard, dans la bonne et vieille maison de Pont. C’est avec Nat, Nicolas, Anne, Stéphane, Loïc et Catherine, la soeur de Stéphane, que nous y avons passé un de nos plus agréables longs week-ends. Nous avions concocté pour le groupe un séjour alliant sport, culture et farniente: marche le long de l’Ardèche suivie d’une visite et d’un dîner à Aiguèze, découverte et croquis du village de Vénéjan où, jeune fille, je rêvais de me marier, un village ravissant avec ses ruelles escarpées, sa chapelle et son moulin tout droit sorti d’une nouvelle d’Alphonse Daudet, les dentelles de Montmiraïl et l’incontournable promenade le long des allées du fabuleux marché de Pont. J’étais enceinte de cinq mois de notre Céleste. Les photos conservées dans un album témoignent de l’ambiance idyllique qui régnait entre nous tous.

Natalie va bientôt repartir en Asie rejoindre son mari et leurs deux fils. Victoire est ravie de profiter de sa marraine. Cette fois, nous espérons que Victoire pourra aller passer des vacances avec sa marraine et les siens à Singapour. Ces quelques heures filent vite entre échanges à bâtons rompus autour des repas et marches sur le large dos du plateau ou dans la forêt qui se pare de couleurs automnales. Le dimanche matin, je suis heureuse que Nat me dise qu’elle a dormi d’un sommeil profond savourant le calme d’une nuit à la campagne. Nat a cette curiosité intellectuelle qu’on observe souvent chez ceux qui ont beaucoup voyagé. Si Nat est née à Londres, ses parents vivaient au Kenya et en Somalie avant qu’elle ne vienne au monde. Elle a passé son enfance en Afrique avant de déménager à Djeddah en Arabie Saoudite. Elle est revenue à Londres pour le lycée et ses études supérieures. C’est en Jordanie qu’elle a connu son futur mari. Toute la famille a vécu déjà quatre ans à Singapour. Les enfants de Nat et de Nico parlent l’anglais, le français, l’arabe, le chinois et, à Paris, avaient commencé l’étude de l’arménien. Dans la famille de Nat, on parle indifféremment arabe, français et anglais. Sa grand-mère, âgée de quatre ans, avait fui avec les siens le génocide arménien avant de s’installer au Liban.

Nous nous promettons de nous revoir avant l’envol pour l’Asie. Nous devions aller au cinéma mais je suis si fatiguée que je ne me sens pas la force de faire douze kilomètres dans un sens et douze dans un autre et revenir à la maison à 20h30. Quand on habite en ville, les sorties sont plus simples. Je m’installe sous la couette dans notre lit. Le vent fait battre les volets. Je n’ai même pas le courage de les fixer au mur. Je finis de relire pour la deuxième fois le livre du philosophe Charles Pépin sur la confiance en soi. Je trouve ce livre lumineux et les exemples très bien choisis. C’est un livre que tous les lycéens et leurs parents devraient avoir lu. Si je ne peux pas partager son approche critique de la reprogramation neuronale, tout ce qu’il écrit me semble juste et faire mouche à chaque fois.

Je m’arrête un long moment sur le chapitre « Admirez ». Charles Pépin explique l’importance d’admirer les autres pour nourrir sa confiance en soi en prenant comme exemple la vie d’Aurore Dupin devenue George Sand. Il montre que si George Sand avait connu un départ dans la vie douloureux, un de ces départs de nature à empêcher la naissance de la confiance en soi, elle est parvenue à gagner confiance en elle en se nourrissant de la vie de son incroyable arrière-grand-mère, Louise Dupin. Au XVIIIè siècle, cette dernière a tenu l’un des salons littéraires les plus courus. On la baptisait « la féministe de Chenonceau ». Rousseau en était tombé amoureux. George Sand puise dans le parcours de son arrière-grand-mère pour faire grandir sa confiance en elle et demeurer en toutes circonstances aux commandes de son existence. Elle vouait également à Gustave Flaubert et à Pierre Leroux une grande admiration.

Comme l’écrit Charles Pépin « Admirer, ce n’est pas vénérer; ce n’est pas s’oublier dans la contemplation du talent de l’autre. C’est se nourrir. Prendre exemple sur ceux qui ont osé suivre leur étoile pour entreprendre de chercher la sienne. Que nous dit leur exemple? Qu’il est possible de devenir soi ». Un peu plus loin, Charles Pépin poursuit « Deviens ce que tu es », dit le Zarathoustra de Nietzsche. Mais pour cela, admire ceux qui le sont devenus, admire et admire encore, n’admire pas une seule personne mais plusieurs, chacune d’elle te nourrira et t’aidera à avancer. Chaque fois que tu admires, tu contemples l’éclat d’une étoile singulière. Chaque fois, tu vois l’éclat possible de l’étoile qui est en toi ».

J’ai posé le livre sur mon ventre. J’ai fermé les yeux. Les volets continuaient de battre au vent à intervalles irréguliers aspirant brutalement la lumière quand ils se refermaient sur la chambre. J’ai pris le temps de réfléchir aux personnes que j’avais le plus admirées et que je continuais d’admirer. Tout de suite, je pensais à notre grand-mère maternelle qui, tout au long de son existence, a fait montre d’un courage et d’une volonté féroces. Une authentique artiste, une vraie sportive, une Parisienne accomplie, une femme qui n’avait peur de rien ni de personne. Une femme libre! Il est important que l’admiration ne soit pas béate. Je savais aussi ses accès de violence, sa possessivité et sa quasi impossibilité à laisser son unique enfant prendre son envol. Je lui pardonnais beaucoup de choses car je savais combien sa soeur, leur petit frère et elle avaient semblé compter pour quantité négligeable au regard de leur frère aîné, l’universitaire, l’archéologue, l’académicien, celui qui détenait la sagesse et la vérité. A se focaliser sur les lauriers qu’on tressait au-dessus de la tête de leur fils aîné, leurs parents étaient passés à compter de trois authentiques surdoués.

J’ai également admiré un de mes professeurs de droit privé, François Terré. Sa pensée était lumineuse. Il occupait son amphithéâtre comme Freddy Mercury occupait la scène. Il donnait l’impression d’être partout en même temps. Nous, public d’étudiants de deuxième année, étions vraiment au spectacle et prenions des notes à contre-coeur. Nous aurions voulu pouvoir seulement l’écouter et le regarder évoluer devant nous. Plus tard, j’ai su que cet homme timide et réservé buvait une rasade d’alcool fort avant de « prendre » son amphi.

Dans le domaine des arts, j’ai pour Jacques Prévert, Frida Khalo et Niki de Saint Phalle une immense admiration. J’admire aussi beaucoup Milton Erikson et Françoise Dolto. D’une manière générale, j’ai de l’admiration pour les êtres foncièrement libres qui ouvrent des voies nouvelles, font entendre des discours novateurs, grincer les dents, nagent à contre-courant.

J’ai rouvert les yeux, constaté que les nuages filaient à une allure vertigineuse au-dessus du plateau. Au chapitre « Restez fidèle à son désir », j’ai mûri ce passage:  » Ne pas céder sur son désir- phrase de Jacques Lacan-, lui être fidèle, c’est être sur son axe, fidèle non pas à son « essence » ou à son « identité » mais à sa quête, à une manière d’être et de vivre qui nous correspond, en grande partie héritée de son histoire que Jacques Lacan nomme un peu énigmatiquement « notre affaire ».

C’est à Paris et devant un public d’étudiants que je me suis sentie exprimer le plus fort mon désir. J’éprouvais de manière très profonde que j’avais trouvé le lieu (Paris) et le moyen(la transmission de savoirs) de ma réalisation personnelle optimale. Pendant notre grande respiration autour de la terre et que, tous les jours, après une nouvelle étape de marche, de vélo ou de canoë, je sortais mon carnet pour y consigner ressentis et anecdotes, j’exprimais également un désir très fort que j’ignorais avoir porté en moi et que cette aventure révélait. Depuis ma naissance, le métier de notre père nous avait, ma soeur et moi, contraintes à de multiples déménagements. Là, je découvrais le voyage dans la durée. Je touchais du doigt la liberté. Je pouvais écrire tous les jours. Finalement, j’ai eu de la chance. Je l’ai par deux fois ressenti ce désir d’être et de vivre qui nous correspond quand d’autres, pourtant heureux et épanouis, ne l’éprouveront jamais. S’ils ne se posent pas la question, cela est sans incidence sur leur vie. S’ils commencent à s’interroger alors l’équilibre vacille.

Certains (et peut-être mes propres enfants) pourront être surpris que je ne cite pas le bonheur d’avoir connu par trois fois la maternité comme l’expression d’un désir d’être et de vivre. C’est qu’il me semble impossible de comparer le désir exprimé par la conception d’un enfant et celui qu’on ressent à se sentir à sa place dans le monde. Se sentir à sa place dans le monde renvoie à quelque chose de très personnel. C’est le sujet qui exprime un désir sur la manière dont il veut se sentir sujet. Mettre au monde un enfant, c’est donner la vie à un autre sujet que soi, un être singulier, une fille ou un garçon qu’on pourra aider dans la quête de son désir d’être et de vivre le plus proche de sa nature profonde.

Une magnifique lumière éclaire le plateau. Victoire travaille dans sa chambre. Louis tape la balle face au mur de la maison. Le bruit résonne dans mon bureau. Muguette m’a donné deux énormes courgettes. Elle avait consacré une partie de son après-midi à arracher des mauvaises herbes dans son potager. Elle les appelle du « vert » et ce « vert » fait la joie du coq et des poules. Je vais aller chercher Céleste qui arrive par le car sur l’ancienne place de la gare aujourd’hui désaffectée.

Depuis plus deux semaines, je suis plongée dans la lecture d’un roman magnifique « Légende d’un dormeur éveillé » de Gaëlle Nohant. Ce livre a reçu le prix des libraires en 2018. Il raconte la vie du poète Robert Desnos. Au travers de ce héros flamboyant, c’est tout le Montparnasse des Années folles au Paris de l’Occupation qui renaît. Quelle joie de suivre dans leurs aventures Robert Desnos et ses nombreux amis: Jacques Prévert, René Crevel, Alejo Carpentier, Jean-Louis Barrault, Louis Aragon, Pablo Neruda, Foujita ou encore Antonin Arthaud. Les femmes sont aussi très présentes dans ce roman qui se lit comme une saga: Kiki, Yvonne, Youki, Lise Deharme et Ghita Fraenkel.

J’ai vécu deux ans rue Bréa, une petite rue coincée entre le boulevard Raspail, la rue Notre-Dame-des-Champs et parallèle à la rue Vavin. Etudiante, j’adorais mettre mes pas dans les pas illustres de ces grands artistes. J’allais boire un café au Dôme ou un verre au Flore. Je passais devant les ateliers de la rue de la Grande-Chaumière. Une seule fois, le père de ma première filleule, Gilles, qui possédait un restaurant rue Bréa « Les Montparnos » m’a invitée à dîner à la Coupole. Nous nous sommes attablés à plus d’une heure du matin. Il régnait dans la salle une ambiance incroyablement joyeuse et cosmopolite. C’est cette nuit-là que j’ai pris ma première leçon de conduite…mais cela est encore une autre histoire! Le restaurant de Gilles a été débaptisé par ses nouvelles propriétaires. Il se nomme désormais « les deux cigales ». Le cadre, claire et féminin, a perdu cette atmosphère rustique et auvergnate qui lui donnait son charme. Seules les poutres et les chaises n’ont pas changé.

Je vous laisse avec un texte de Robert Desnos chanté par Montand sur une musique composée par Michel Legrand

https://www.youtube.com/watch?v=k3cQO4DvdAM

 

Anne-Lorraine Guillou-Brunner

2 commentaires sur “Chronique entre visite d’une marraine et machine à remonter le temps

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