chronique martniquaise (n°2 et fin)

Césaire
sera pour la Martinique et les autres îles des Antilles, ce psychanalyste qui
aide les analysés à remonter à la source, à retrouver les racines, à se donner
les moyens de vivre un présent heureux et à écrire les pages d’un avenir
libre, car la connaissance du passé est fondamentale. Parce qu’ils
n’ignorent plus rien du poids des chaînes qui entravaient la marche de
leurs ancêtres, les Antillais noirs, chabins, mulâtres et câpres peuvent
trouver en eux les ressources de se libérer d’une histoire qui, passée
sous silence, refoulée, ne pourrait que les empêcher d’être libres
d’être eux-mêmes. Qui dit libre veut dire pouvant échapper à toutes les
dictatures. C’est-à-dire, libre de se sentir africain, français, américain,
indien, chinois, syrien, libanais, métis ou bien créoles. Personne ne peut dire
à un homme ce qu’il est ou ce qu’il doit être. Lui seul détient la
réponse à cette question que, parfois, il n’a même pas envie de se poser
et le contraindre à le faire est déjà, en soi, une atteinte grave portée à sa
liberté.

 

Après
les temps Robert, du nom du dernier gouverneur de l’île qui a sauvé l’argent
de la banque de France des Allemands mais a fait exécuter, en place publique,
le dernier noir martiniquais, Césaire, coopté par les élites communistes,
devient en 1945 et pour plus de 50 ans, le maire incontesté de Fort-de-France.
Avec René Mesnil et Georges Gratiant, il fonde la revue « tropiques »
qui sonne, comme un prélude, à ceux que Claude Levi-Strauss qualifiera de
« tristes » en 1955. Quand Césaire meurt, des obsèques nationales
sont organisées. La France antillaise et la France métropolitaine et toute la
francophonie sont là pour lui rendre un dernier hommage. Réunis sous
l’étendard de la créolité, békés et mulâtres, noirs et métis, câpres et
Indiens, Chinois, Libanais et Syriens. Volontairement, je classe à part les
Zorey, noms donnés par les Antillais aux métropolitains. Car, les
métropolitains, qui ne sont bien souvent que de passage sur l’île ne
s’agrégent pas à la société martiniquaise et forment un monde si
cloisonné que, parfois, les militaires et les magistrats ne se fréquentent pas.
Les deux candidats à l’élection présidentielle sont du voyage. Ils ne
pouvaient pas rater cela pour tout un empire, celui qu’ils caressent.
Ségolène Royal, qui doit certainement biguiner et zouker à la perfection,
reprend comme gin gel pour sa campagne électorale, le célèbre
« Célimène » du feu David Martial. Pour servir la cause socialiste,
l’exotique « Ce, Cé, Cé, Célimène » se meut en politique
« Sé, Sé, Sé, Ségolène ». Pour ceux qui se rappellent les paroles de
la chanson, dans sa version originale, les parallèles entre les deux héroïnes
sont assez amusants.

 

En
1974, le haut fonctionnaire qui a lu et aimé Saint-John Perse, un créole
guadeloupéen, arraché à son île à l’âge de 12 ans,  poète plus que
diplomate, se plonge avec ravissement dans la littérature martiniquaise. Il y
découvre que la Martinique, ce sont deux langues le Français et le Créole dont
l’alliance des deux donne naissance à une troisième langue sublime,
imagée,  sensuelle et hautement inventive. Les « anciens » se
vouaient corps et âme à l’écriture d’une langue française, parfaite
et pure, comme s’ils cherchaient, inconsciemment, à prendre leur revanche
sur des générations de pères jésuites et autres instituteurs venus de
métropole, qui les avaient regardés avec cette hauteur suffisante propre à ceux
qui se croient détenteurs d’une sorte de vérité biblique ou laïque. Ne
nous leurrons pas : les sectaires se cachent partout, du côté de la
soutane comme de celui du tablier noir. Des deux côtés, aussi, on saura repérer
les meilleurs et faire en sorte de les mener aussi loin, aussi haut que
possible. Les « jeunes » écrivains, eux, écrivent libérés des regards
extérieurs. Ils n’ont de compte à rendre à personne. La plupart
pratiquent le devoir de mémoire et souhaitent que les conflits sociaux ne
soient pas juste une histoire de panier de la ménagère mais aussi
l’occasion de se pencher sur des « produits de haute
nécessité » comme « l’invention d’une responsabilité
collective après nous être débarrassés de l’esprit colonial mais aussi le
rêve, l’accès à la culture, le temps libre, le rire, la danse et, bien
sûr, l’amour ». L’auteur de ces lignes, l’écrivain
Patrick Chamoiseau, poursuit ainsi : « La découverte de la
responsabilité n’est pas contradictoire avec l’amour. Tous les
manifestants qui chantent dans les rues de nos îles adorent la France[1] ».

 

Ce
que découvrent, en 1974, le haut fonctionnaire et sa famille et qui reste
d’actualité en 2009, c’est que les liens entre les îles et la
métropole sont différents en fonction de la rive atlantique où on se situe.
Depuis les anses martiniquaises, la métropole semble toute proche. Les
départements et mêmes les territoires d’outre-mer ne vivent-ils pas au
rythme des informations et de la météo parisienne ? Depuis les grandes
plages du Finistère Sud, les Antilles semblent perdues de l’autre côté du
monde. Quand on pense à elles, c’est un peu comme dans un rêve et, il
faut, malheureusement, que les îles se mettent à donner de la voix, tiennent en
échec les vacances au soleil des Zorey continentaux, que des stations
d’essence partent en fumée pour que les métropolitains se sentent proches
de leurs cousins îliens et cessent de déplorer « l’argent
braguette » de jalouser leur régime fiscal et, parfois, de souhaiter
« qu’on les lâche tous, ces Antillais qui ne sont jamais contents.
Après tout, quoi, c’est vrai, ils ont qu’à se débrouiller tous
seuls et arrêter de pleurnicher ! »

 

On
l’aura compris, les relations ne sont pas toujours faciles entre les
départements antillais et les gouvernements, encore bien centralisés à Paris,
malgré les volontés affichées de laisser plus d’autonomie aux régions.
Les tensions sont toujours liées à l’économie et le haut fonctionnaire
qui, en 1974, prend en charge ces dossiers brûlants y sera directement
confronté : des nuits à négocier pour dénouer les crises, calmer les
esprits qui s’échauffent vite sur une île où les problèmes prennent
rapidement une ampleur considérable, comme ces écoles qui se mettent en grève
car on ose donner, à la cantine,  des bananes à manger aux enfants quand il
faudrait faire venir poires, pommes et fraises de l’autre côté de
l’Atlantique, gérer le port bloqué, l’aéroport où les avions
dorment sur les pistes, le ravitaillement de l’île en produits de
première nécessité, comme la viande qui ne sera jamais aussi bonne que
lorsqu’elle arrive d’Argentine, les revendications sociales des
Martiniquais coupant la canne à sucre ou travaillant dans les bananeraies, les
difficultés, parfois, à entendre des planteurs békés, et, les susceptibilités
politiques des intellectuelles mulâtres.

 

L’économie
de l’île se résume essentiellement à deux richesses : la banane et
la canne à sucre dont on extrait sucre roux et rhum. Victor Sablé, Martiniquais
de deux ans plus âgé qu’Aimé Césaire se fera, en qualité d’avocat,
de député puis sénateur de l’île, le grand défenseur acharné de la banane. Grâce
à lui, des accords économiques privilégiés sont signés, sous de Gaulle, pour
favoriser la mono culture bananière. La banane martiniquaise, qui connaît le
meilleur rendement au monde mais dont les pesticides polluaient les nappes
phréatiques, subit de plein fouet la concurrence européenne des cousines
canariennes estampillées espagnoles, mais aussi, des cousines ivoiriennes et
colombiennes. En ce moment, d’ailleurs, les concentrés jaunes de
vitamines viennent d’Afrique et d’Amérique Centrale. Le destin de
la banane, si intimement lié à la culture martiniquaise, est entre les mains de
la PAC et des fonctionnaires bruxellois. Mais quel enjeu véritable la banane
martiniquaise peut-elle représenter pour un Anglais, un Allemand ou un
Roumain ? C’est Eric de Lucy, président de l’Union des
producteurs de bananes de Martinique et de Guadeloupe, qui a repris le combat
mené par Victor Sablé. Mais, parviendra-t-il à sauver les 15000 emplois liés à
cette culture ? 

 

La
canne à sucre est l’autre face du visage agricole martiniquais. Les
champs de canne à sucre ont représenté l’enfer pour des générations
d’esclaves noirs, puis, passé l’abolition, de familles indiennes.
Canne à sucre rimait avec mille et une morsures : celle de la lanière de
cuir du contre maître sur la peau, celle du serpent trigonocéphale, appelé fer
de lance ou bien encore « bêtes-longues aux crocs mortels » car
« les Négres, superstitieux dans l’âme, les désignaient ainsi,
persuadés que le seul fait de prononcer le mot « serpent » pouvait en
faire surgir un devant soi[2] ».
Morsure, enfin, du soleil dont les rayons tuent aussi sûrement que le rhum. Le rhum,
fierté de la Martinique ! Rhum blanc, ambré, brun. Rhum vieux arrivant à
maturité dans des fûts de chêne. Pas moins de 30 marques de rhums sur
l’île. Chez nous, on sacrifie au rite du ti’punch. Un vieil ami de
la famille nous a rapporté un lélé de Guyane et comme nous ne sommes pas sur
une chaîne public, je peux avouer que le meilleur rhum que j’ai jamais bu
était un vieux Depaz, et que, dans nos placards, le Trois rivières, le Clément
et le Saint-James concubinent à merveille. Retournée à la Martinique, les étés
post-bac et post-deug, c’est chez un ami d’enfance que j’ai
cru mourir en buvant quelques gorgées d’un rhum datant de 1945.

 

Du
rhum, me voilà à parler des femmes et, peut-être, que, parfois, les deux sont
liés. La Martinique baptisée, un temps, « l’île aux femmes » ou
encore  « l’île sans père » par les Indiens Caraïbes est belle
et bien une société matriarcale. La femme est ce « poto-mitan »,
cette poutre maîtresse, sans laquelle la famille s’écroule comme un toit
de tôle ondulée, après le passage de l’œil du cyclone. Si, dans les
institutions catholiques, les petites martiniquaises dissimulent mal leurs très
jolies jambes sous les plis de leur jupe à carreaux, une fois mariées, elles
portent à la perfection le pantalon. La femme antillaise est parfaitement
incarnée par le personnage de M’mam Tine, la grand-mère du petit garçon
de « rue Cases-Nègres ». Ces femmes-là disent la loi et montrent la voie. Elles savent aussi
donner de la voix et, contrairement aux femmes du bassin méditerranéen, elles
tiennent le pouvoir dans et à l’extérieur de la famille. L’attitude
parfois provocante et l’humour ravageur des Martiniquaises laissaient les
Indiens originaire de la région tamoule, sans voix. Ces Indiens qui
inculquaient à leurs fils ces deux versets du livre cinquième des Lois de
Manou :

 

« Une
petite fille, une jeune femme, une femme avancée an âge, ne doivent jamais rien
faire suivant leur propre volonté, même dans leur maison.

Pendant son enfance, une
femme doit dépendre de son père ; pendant sa jeunesse, elle dépende de son
mari ; son mari étant mort, de ses fils ; si elle n’a pas de
fils, des proches parents de son mari, ou, à leur défaut, de ceux de son
père ; si elle n’a pas de parents paternels, du souverain ; une
femme ne doit jamais se gouverner à sa guise ».

 

Notre
aigle impérial ne fera ni plus ni moins pour asseoir le pouvoir des hommes sur
les femmes. Mais, aux Antilles et à la Martinique, parfois, si les hommes, sous
l’empire du rhum, font pleuvoir les coups, c’est pour se donner
l’illusion que la force physique peut l’emporter sur
l’autorité quotidienne et le courage séculaire des ventres qui leur ont
donné la vie et la mort, aussi.

 

Qui
sait que dans cette micro société où le caractère insulaire rend les choses
encore plus complexe, un jour ou une nuit, au tout début du siècle dernier, aux
Trois-Ilets, à la Poterie, békés et  mulâtres se sont réunis pour procéder à
une répartition des pouvoirs au sein de la société. Dans
l’escarcelle des familles békés, l’industrie, la terre et la
propriété des moyens de production. Dans celle des familles mulâtres, les
études supérieures brillantes et les professions libérales quand cela était
possible. Ce fait historique est raconté par Gérard Dorwling-Carter, avocat
martiniquais et membre de l’association « Tous créoles » fondée
par le béké Roger de Jaham.

 

La
société martiniquaise, dont les codes sont difficiles à cerner pour les
observateurs métropolitains, change en profondeur, lentement mais sûrement et,
gardons-nous de vouloir, une fois encore, une fois de trop, plaquer sur elle
nos modèles, nos certitudes, nos références métropolitaines. La société a
changé à la faveur, notamment, de la commémoration en 1998 du cent
cinquantenaire de la fin de l’esclavage. Cette année-là, plus de 400
békés signent un manifeste dans lequel ils reviennent sur le drame de la traite
des noirs. A la fin de l’année précédente, Bernard Hayot, à la tête
d’un empire industriel au rayonnement international, fait, publiquement,
planter à l’habitation Clément, en 2007, un courbaril, l’une des
plus belles espèces d’arbre de l’île mais, malheureusement, très
menacée de disparition. Aimé Césaire prononce un beau discours et montre la
voie de l’entente créole. Il parle du courbaril qui va s’enraciner
« dans le roc s’il le faut » mais est « vainqueur grâce à
l’entêtement et au vouloir vivre ». Le courbaril est
« l’appui sur la profondeur du sol » pour l’élan médité
et patient », « la démarche lente mais résolue vers l’avenir »,
« le symbole de la solidarité indispensable à notre peuple en cette époque
de survie[3] ».

 

En
1974, faisant fi des codes en vigueur et que Paris doit le sommer de respecter,
le haut fonctionnaire et sa femme invitent à leur table, dans cette magnifique
résidence des Colonnes, située à Didier, sur les hauteurs de Fort-de-France,
tout ce que la Martinique compte de grands esprits, sans considération de
couleur. C’est la toute première fois qu’un représentant du
gouvernement se risque à ce jeu-là. Sur une île où on pratique l’art de
l’esquive pour ne surtout pas aller au choc frontal et où les secrets de
famille, qui sont souvent d’alcôves, ne peuvent échapper à personne mais
sont rendus, par la force du quimbois, comme invisibles, ça passe ou ça casse.
Et, ça passe et toute la Martinique de bruisser des échos de ce dîner où les
enfants terribles étaient assis les uns à côté des autres et communiaient dans
un même amour de leur île.

 

L’avocat
Gérard Browling-Carter qui signe un article pour Antilla intitulé « Après
la tempête, un peu de hauteur et de réflexion » et qui revient sur les
propos d’une autre époque tenus par le désormais malade, roi des produits
laitiers martiniquais, écrivait, en sa qualité de co-fondateur de
l’association « tous créoles » : « Nous affirmons
résolument et sans complexes, nous, nègres, békés, chabins, mulâtres, câpres,
descendants d’Indiens, Chinois, orientaux et moyen-orientaux et tout être
humain de la terre qui a décidé de faire souche en cette terre de Martinique
que nous sommes, que nous sommes « tous créoles ». « Tous
créoles » apparaît comme la synthèse de l’héritage de Césaire, parti
à la recherche de la négritude » et de Victor Sablé qui prônait des « Antilles
sans complexes ».

 

1978, à quelques jours de
Noël, le haut fonctionnaire et sa famille sont rattrapés par le décret
d’application relançant la valse préfectorale. Le haut fonctionnaire est
heureux de regagner la métropole car il a sacrifié une partie de sa santé sur
l’autel de l’économie martiniquaise. Une page va se tourner. Une
photo est prise sur le perron de la véranda des « Colonnes ». On y
voit la femme du haut fonctionnaire avec ses deux filles, les femmes et les
hommes, noirs et chabins, qui ont été, durant 4 ans, leur famille :
Emilienne, la gouvernante en chef, corps d’anolie et nerfs d’acier,
Marie-Denise, la ravissante et tendre chabine qui remplaçait si bien la mère
blanche, Emile, la cuisinière qui organisait avec calme et maestria des dîners
pour 60 personnes et des cocktails pour 150, Claire, la lingère battant le
linge sur une pierre polie et promenant l’aurore parisienne devenue la créole
Virginie-Jospéhine
incapable, à l’âge des premiers
mots, de prononcer les « r », sur son épaule caramel large et
musclée, Stanislas, le chauffeur, un ancien boxeur, sourire à la Obama, qui
faisait sauter les filles dans les airs, Hector et Herembert, les deux
jardiniers qui oeuvraient sans relâche à faire du jardin, avec la complicité de
« Madame », un paradis où les colibris venaient boire le nectar des
ibiscus à la fleur rouge, orangée, blanche, jaune, rose, simple, double ou triple,
les anolies se perdre dans les rideaux des bougainvilliers, les mangoustes
jouer à cache-cache derrière les arbres du voyageur et la fille aînée courir, à
la nuit tombée, au milieu des concerts de crapauds, sous les branches du
majestueux zamana. Et enfin, madame Dureuil, la couturière qui officiait aux « Colonnes »
et aux « Tourelles » là où vivait la grande amie de la grande fille
de « madame » et « monsieur ». La couturière réalisait, en
quelques coups de pédales, des robes longues pour les soirées tropicales, des
robes de jour pour les déjeuners, les thés et les cocktails et, pour les
filles, des robes, des manteaux en laine à bord de velours pour le retour « en
France »et des bikinis dans des chutes de liberty. Les tissus étaient, en
général, achetés à Paris, au marché Saint Pierre ou boulevard Haussman. Un bel
exemple, déjà, de délocalisation ! Ils étaient rapportés par la grand-mère
maternelle qui venait une fois l’an et que ses petites filles attendaient,
depuis la terrasse de l’aéroport, comme le Messie.

 

L’avion
est plein. La nuit est tombée sur l’île, qui s’abandonne à une
douce torpeur, qui résonne déjà des bruits dissonants, comme ceux d’une
fosse d’orchestre, avant le coup de baguette du chef. La fille aînée
colle son front contre le hublot. Elle fait un effort presque surhumain pour
fixer de manière indélébile ces quatre années sur l’île. Les moteurs se
mettent à vrombir. L’avion s’élance sur la piste. Aujourd’hui,
c’est elle qui part et non cette grand-mère qui s’en retournait à
Paris, le cœur lourd de laisser son unique fille et ses deux seules
petites filles. Ca y est, les roues de l’avion ont quitté le sol
granuleux de la piste. Son
cœur se sert si fort qu’elle pense mourir. Elle ne meurt pas mais
elle pleure et le sel qui arrive sur ses lèvres la renvoient à tous ces
dimanche passés sur la plage des Salines, des plages comme vierges avant
l’invasion d’un tourisme de masse, à jouer avec sa meilleure amie
et à nager dans les vagues. Elle ferme les yeux.

 

La
Martinique, pour elle, petite Zorey dont les parents avaient refusé de se
laisser enfermer dans une case, et avaient été à la rencontre de tous les
Martiniquais, restera la douceur des alizés associée à la violence des tempêtes
cycloniques, les images d’Epinal des femmes et des enfants tout de blanc
vêtu à la sortie de la messe, la semaine de folle liberté dédiée au dieu Vaval
et durant laquelle toute la société appuie sur le bouton « pause » et
se délie de ses serments, les pieds nus sur les graviers chauds mais non brûlants
des allées du jardin, le lait frais de coco bu, dans la noix décalottée par la
lame toujours parfaitement affûtée du coutelas, les yoles des pêcheurs
protégées par des noms empruntant aux saints du calendrier chrétien, la magie
de la langue créole avec son art consommé de faire vibrer les mots, l’air
saturé d’humidité, les filaos décorés de boules de Noël, les 24 décembre
en robe d’été, le Père Noël qui cuit sous son manteau rouge et sa barbe
blanche, le porc caramélisé servi avec du riz et des ananas en lieu et place de
la désespérément toujours trop sèche dinde et de ses étouffes chrétiens de
marrons, les apéritifs aux fonds blancs, îlots de sable au milieu de la mer, et
où l’on a assez pied pour déguster, au choix et selon l’âge, un
ti’punch, un planteur maison, un verre de jus de goyave avec des boudins
noirs, du féroce d’avocats ou encore des bouts de noix de coco sèche
marinée dans un mélange huile d’arachide-citron vert-piment, le
ronronnement, la nuit, de la climatisation, le bruit des groupes électrogènes
quand l’électricité lâche, les repas dans le restaurant de Vava,
véritable institution locale, les serres de monsieur Aubéry dédiées aux
orchidées, les déjeuners arrosés des parents et des amis au Cap-Est, le sourire
de la marchande de fruits et de légumes qui remontait, du marché jusqu’à
Didier, avec son large et lourd panier sur la tête et s’arrêtait dans les
maisons pour vendre les produits locaux, la classe primaire dans une école
privée et ses institutrices noires qui administraient, aux élèves rêveurs ou
insolents, des coups de règle en bois sur le bout des doigts, les 7 ans comme
dans un conte de fées avec, en clou du spectacle, un prestidigitateur débarqué,
comme par enchantement de New York, les soirées passées à danser comme des
fous, sur des rythmes endiablés, dont les chansons de David Martial, une star à
l’époque, éclairés à la lumière des lampes à pétrole, parce que les
parents qui n’avaient même pas 35 ans, semblaient les avoir oubliés et
puis encore, tous ces week-ends passés à deux pas de Sainte-Anne, dans une
maison incroyable où grands et petits se lavaient sous une douche improvisée à
l’extérieur, près de tamariniers, avec de l’eau de pluie,
dormaient, à même le sol, sur des matelas ou sous la véranda dans des hamacs et
dégustaient, avec voracité, les merveilles préparées par un fils de l’île,
notre hôte et notre père nourricier, S. Sablé.

 

L’avion
survole l’Atlantique. Pour les filles du haut fonctionnaire commence la
route de l’exil, surtout pour la plus jeune dont c’est le premier
véritable arrachement, car les 3 mois parisiens ne comptent pas, et qu’on
ne se relève jamais tout à fait d’une enfance sur une île, paradis à
jamais perdu, et parfois retrouvé, pour certains, comme pour Gauguin qui a fixé
par 12 fois  les visages martiniquais sur ses toiles et s’éteindra aux
Marquises. Dans le petit cimetière de Hiva Oa, Brel et lui ont toute
l’éternité pour réaliser combien « la nuit sera longue à
mourir ».

 

De
l’au-delà qui est, finalement, moins loin qu’on le croit, Gauguin
et Saint-John Perse, Breton, Sablé et Césaire nous murmurent tout
bas : « Sachez observer avec patience et modestie des îles qui
souffrent des mêmes maux que leur sœur continentale. Gardez-vous de jugements
à l’emporte-pièce des intellectuels de tout poil et des politique de toute
couleur qui plaquent sur l’outre-mer leurs modèles métropolitains. Si les
Antilles vous ressemblent, elles offrent des finesses que vous ne pouvez
ressentir car elles ne vous ont pas porté dans leurs entrailles humides et fait
sortir de leur ventre tropical ».

 

La
conclusion, je la laisse à Antoine de Saint-Exupéry :

 

« Aimer, ce
n’est pas se regarder l’un l’autre, c’est regarder dans
la même direction ».

 

Anne-Lorraine
Guillou-Brunner

 

 

 

 

 

 



[1]
Le journal du dimanche, 15 février 2008, p. 7.

[2]
« La panse du chacal », p. 231.

[3]
A lire sur le site de l’association www.touscreoles.fr


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