Chronique à une semaine de Noël

Ce matin, avant de tourner la clé des champs dans la serrure du portillon vert, je suis partie au village poster des lettres avant le passage du facteur. Le lever du jour au-dessus du plateau était somptueux. Les étoiles et la lune, presque ronde, avaient disparu. Un faisan doré se tenait immobile dans la terre brune et lourde d’un champ commençant à se couvrir d’une barbe verte. La silhouette d’un chevreuil se découpait sur une aurore rose. Jour après jour, matin après matin, je m’oblige à contempler la nature qui m’entoure et me sert d’horizon comme si c’était à chaque fois la première fois. J’essaie de conserver intacte ma capacité d’émerveillement.

Si la nature a permis à mon esprit de s’ouvrir à la contemplation, elle ne nourrit pas mon imaginaire. Je me faisais cette réflexion alors que, dimanche matin, à Paris, assise à la table du petit-déjeuner dans l’appartement de ma belle-soeur et de son mari, mes yeux glissaient des fenêtres des appartements éclairés aux chambres de bonne, des toits en zinc au dôme du Val de Grâce, du vol des pigeons aux nuages teintés de rose. Toutes sortes d’histoires me venaient. La machine était en marche. Mon imaginaire se déploie dans les grandes villes, le long des avenues colorées par les étals des marchés, à la vue des gens debout aux comptoirs des cafés, des musiciens montant dans les wagons du métro, des enfants poussant leur voilier à la surface des bassins des Tuileries ou du Luxembourg, d’un couple de Japonais amoureux assis dans une brasserie et si proches l’un de l’autre que leurs deux corps ne font plus qu’un, des péniches endormies sur une Seine grise et mouvante, dans l’observation des vitrines du BHV rendant hommage à l’univers enchanteur de Mary Poppins, en écoutant, dans une gare, le bruit que font les annonces des trains au départ et à l’arrivée quand elles semblent s’enrouler sur elles-mêmes, en respirant l’odeur des marrons grillés…

Paris sera toujours une fête pour moi mais, en même temps, les rares escapades capitales me fragilisent car, en creux, je continue de m’interroger: « Après des années de vie nomade, pourquoi avoir renoncé à la ville dans laquelle je me sentais enfin vraiment chez moi? La ville qui correspondait à mon énergie, à mon besoin d’être nourrie sans cesse par des rencontres, des tableaux vivants, des évènements artistiques? » J’ai beau avoir la réponse assez complexe à cette question, elle revient souvent. La nostalgie qui peut s’emparer de moi quand je suis à Paris, que je retrouve mes repères, ma respiration, que je sens que mes ailes se déploient à nouveau tout à fait, que je ne suis plus comme ce pauvre albatros dépeint par Baudelaire, cette nostalgie jette une ombre sur ma joie. Alors je lutte pour la repousser et revenir m’inscrire dans le moment présent au lieu de pleurer intérieurement sur ce à côté de quoi je passe depuis vingt ans maintenant.

Dans un monde idéal, j’aurais mon propre pied à terre à Paris, mon antre, ma grotte tout en demeurant fidèle à mon océan céréalier, mon Ar Men, aux très rares personnes avec lesquelles j’ai pu nouer ici des liens d’amitié très forts. Dans un monde idéal, je pourrais partager ma vie entre la campagne et Paris, entre mes patients et mon désir d’écriture. Mais il y a les enfants, notre merveilleuse boule de poils, un mari de plus en plus absorbé par deux activités menées de front, les engagements associatifs et un cabinet qui ne peut pas fonctionner à temps partiel.

Semaine après semaine, je recueille les confidences, les peines, les frustrations, les attentes, les colères, les secrets de mes patients. Je ne me borne pas à accueillir ce qu’on me confie, je fais en sorte que les difficultés disparaissent. Les angoisses sont vaincues. On peut renouer avec un sommeil de qualité, un sommeil réparateur. On se sent accompagné dans ce voyage si douloureux du deuil. On repart dans un projet de bébé après avoir perdu plusieurs embryons. On renoue ou, souvent, on apprend la confiance en soi. On réalise qu’on peut vivre seul sans se sentir abandonné. Une fois que la solitude est amadouée, solitude à ne pas confondre avec l’isolement, on parvient à l’aménager avec plaisir comme on décorerait les pièces d’une maison ou d’un appartement en fonction de ses seuls goûts.

Comme je suis heureuse quand je sens que la personne qui était venue me voir repart dans sa vie avec le sourire et en ayant compris l’origine de ses difficultés. On ne peut pas aller mieux si on ne remonte pas aux racines du mal-être. C’est avec notre père que je l’ai compris. Les antidépresseurs et les anxiolytiques s’ils peuvent aider à vivre quand on a atteint un degré de désespérance absolu s’apparentent à un pansement sur une jambe de bois.

Si je ne me connais pas, je ne peux pas connaître ceux qui m’entourent. Si je ne m’aime pas, je ne peux pas aimer. Si je n’ai pas confiance en moi, je ne peux pas avoir confiance en l’autre. La confiance est essentielle dans la relation d’aide. Si j’ai confiance en mon patient, si je sais qu’il va y arriver, si je le guide sans lui retirer le bénéfice de ses découvertes, si je ne le laisse pas dans le silence, si je suis capable, parfois, de venir m’assoir à ses côtés pour poser ma main sur la sienne, si je ne lui donne pas à penser que je suis « parfaite », toujours sereine, maîtrisée alors je peux vraiment l’aider à avancer et, rapidement, à ne plus avoir « besoin » de moi. Quand mes patients me remercient car le chemin que nous devions parcourir ensemble s’achève, je leur dis bien que je ne suis que le révélateur de leurs propres compétences. Je ne suis rien d’autre que le produit dans lequel, à l’époque de l’argentique, le photographe baignait son papier pour que les couleurs apparaissent.

Mardi matin, à une semaine de Noël, le sapin scintille; dans la crèche, les santons sont immobile; les guirlandes clignotent; les bougies sentent la vanille et la cannelle; les jacinthes s’épanouissent et dans les calendriers de l’Avent, les fenêtres sont déjà bien ouvertes. Les semaines de tension sociale, de détresse et de violence n’ont pas permis à l’esprit de Noël de s’épanouir vraiment. Malgré tout, nous avons offert à notre trio âgé de 15, 13 et 11 ans un week-end à Paris. Les enfants, Stéphane et moi étions très heureux d’avoir pu assister à la représentation de la pièce « Fly me to the moon » que ma soeur, Virginie Guillou, a écrite et mise en scène. La pièce se jouait dans un théâtre niché au coeur du quartier de la Goutte d’or, rue Léon, le théâtre du lavoir moderne. J’avais, par le passé, assisté déjà à une lecture « la douleur de la cartographe ». Ma soeur était seule en scène. Elle était incroyable!

Nous avons tous adoré la pièce qui raconte l’amitié aussi incroyable qu’improbable entre Maggy et Jack, âges de onze ans. Maggy vit à Londres. Elle appartient à une famille très aisée. Elle est fan des Beatles. Elle souffre d’un xeroderma pigmentosum appelé aussi maladie des enfants de la lune car ils ne peuvent pas s’exposer aux rayons du soleil. Jack, lui, est afro-américain. Sa maman est morte quand il était tout petit. Son papa travaille comme employé de ménage à la NASA. Jack est un surdoué exposé à la ségrégation raciale à Houston. Cette histoire se déroule en 1969, à l’aube des premiers pas sur la lune. La pièce est à la fois légère et profonde, joyeuse et triste. Le texte traduit à merveille les sentiments profonds qui animent les deux jeunes adolescents.  Les extraits de musique, de vidéos et les voix off du médecin et de la mère de Maggy et des ingénieurs de la NASA donnent beaucoup de vie au spectacle. Les deux comédiens sont d’une grande justesse. Dans le rôle de Jack, Frédéric Soumaré, est bouleversant!

Il n’est pas facile de réussir à capter l’attention de notre jeune fils et là il est conquis! Il ne bouge pas. Trois fois, il dira à sa tante que la pièce est géniale! Pour le moment, la compagnie du Semeur cherche des théâtres pour acheter son spectacle de façon à ce qu’il soit joué dans la durée. Je ne manquerai pas de vous en informer car cette pièce est vraiment une réussite et qu’à partir de l’an prochain, on fêtera le cinquantenaire des premiers pas de l’homme sur la lune. Stéphane et moi étions dans le ventre de nos mères quand Neil Armstrong a fait partager au monde entier son émotion d’être le premier homme à fouler le sol lunaire le 20 juillet 1969.

https://www.youtube.com/watch?v=-hD4xSRKeow

J’étais heureuse de faire découvrir aux enfants le quartier si animé de la Goutte d’or avec son marché africain et ses étals d’ignames, de bananes plantain, de piments, d’épices, ses petits salons de coiffure dans lesquels des femmes se font faire des coiffures très sophistiquées, ses boutiques de tissus colorés et ses femmes en boubous traditionnels. A Paris, comme dans la plupart des grandes capitales, il suffit d’un ticket de métro pour entreprendre un véritable tour du monde! Chez ma soeur et son mari dont la terrasse donne sur le Sacré-Coeur, nous avons partagé un apéritif dinatoire avec remise des cadeaux de Noël car nous ne serons pas ensemble cette année. Nous avons passé un moment très agréable et beaucoup ri! Charlotte, du haut de ses dix-huit mois, ne perdait rien de l’ambiance festive et plongeait à qui mieux-mieux ses gressins dans le tarama. Je n’ai rien dit mais la présence du minou manquait. Dans sa bibliothèque, ma soeur avait une plaque que j’aimais beaucoup « chat en psychanalyse ». Elle a disparu. Au-dessus du bureau de notre neveu, Valentin, une bien belle photo en noir et blanc du chat regardant au-travers d’une fenêtre. Notre grande nièce sortait juste de deux jours de concours de la première année de médecine. Elle avait phosphoré dans l’un des grands hangars du parc des expositions de Villepinte. Elle était en pleine forme! Libérée et épanouie!

Le dimanche, Miro, au Grand Palais, n’a pas su toucher le coeur des enfants. Avec cette exposition, immense, j’ai fait flop quand je pensais qu’ils seraient sensibles à son univers. Les filles ont aimé les débuts du travail du peintre catalan et Louis, lui, a apprécié ses sculptures. Quant à Stéphane, il a souri devant la taille monumentale des oeuvres de la fin de l’exposition y voyant la trace de l’ego de l’artiste… En sortant du Grand Palais, nous avons marché jusqu’à l’appartement de Catherine et Valentin en passant des quais de la Seine aux rues étroites du septième et du sixième arrondissement avant de retrouver le boulevard Saint-Germain et le quartier latin.

Le long des grilles du jardin du Luxembourg les magnifiques photos de Sebastian Copeland qui a parcouru 8000 kilomètres à pied à travers l’Arctique, le Groenland et l’Antarctique. Les enfants étaient plus intéressés par l’essai de la trottinette électrique que leur père venait d’emprunter que par les clichés incroyables d’une nature si hostile à l’homme mais qui m’a toujours attirée. J’aime le grand froid sec, les paysages figés, la vie qui s’y organise malgré tout et que par notre action désastreuse nous allons faire disparaitre.

Un vent froid s’est levé sur le plateau. Le ciel est bleu. Des mésanges, des moineaux et des rouge-gorges viennent se suspendre aux boules de graisse accrochées tout autour de la maison. En Roumanie, la neige est tombée avec abondance. Notre aînée m’a montré leur cousine, Louise, jouant dans son jardin tout blanc avec une amie. Demain, Louise aura treize ans. Nous serons réunis à partir de dimanche chez leur mamie paternelle, dans l’Ain. Dans les étangs brumeux, les grenouilles seront silencieuses. La maison sera pleine de couleurs et de chaleur, à l’image de celle qui, maintenant, en est la garante et l’âme. Dans l’atelier reconverti en salon et en dortoir pour les enfants, on entendra des rires. Stéphane se mettra au piano bientôt rejoint par Louis. Catherine, reine des ciseaux, pourra couper les cheveux de son frère comme elle le faisait pour leur père. Les toiles peintes par mon beau-père nous envelopperont de sa présence. Ses auto-portraits voudront nous faire un clin d’oeil. Valentin et Olivier se raconteront des histoires drôles. Patricia nous donnera des nouvelles de ses petits-fils. Une bien jeune mamie! Fantôme sera là et, comme cela arrive à la maison, sa grande queue panachée fera involontairement tinter les boules suspendues aux branches du sapin.

Cette fin d’année a été éprouvante pour un grand nombre de personnes. Sachons entretenir l’esprit de Noël qui ne saurait se résumer à des cadeaux au pied du sapin et à des tracasseries autour des repas. Pensons à ceux qui sont seuls de cette solitude subie. Pensons à ceux qui ont si peu. Ne fermons pas nos coeurs. Restons attentifs aux autres. De plus en plus, l’égoïsme ambiant me fait du mal. Gardons-nous d’y répondre en adoptant une attitude identique!

Je vous souhaite à tous un très joyeux Noël, vous donne rendez-vous à la fin de la semaine prochaine et vous donne à écouter l’un de mes chants de Noël favoris:

https://www.youtube.com/watch?v=-hD4xSRKeow

 

Anne-Lorraine Guillou-Brunner

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