Chronique autour du rôle des grands-parents

Depuis que j’exerce mon métier de sophrologue sur le plateau le plus souvent en sabots ou en espadrilles, je ne compte plus le nombre de patientes et de patients qui ont évoqué le rôle essentiel que leurs grands-parents avaient joué dans leur vie. Durablement, dans les familles, trois générations cohabitaient sous le même toit si bien que les grands-parents étaient présents tous les jours du matin au soir. Puis, progressivement, les enfants ont quitté leurs parents pour mener une vie autonome et fonder leurs propres familles. La cohabitation de toutes les générations n’étaient pas toujours simples notamment quand les parents devenus parents à leur tour demeuraient à vie des enfants non reconnus comme adultes. Je me rappelle le récit de l’une de mes patientes m’ayant expliqué comment, dans les premières années de son mariage, elle avait été obligée de vivre sous le même toit que ses beaux-parents et subir leur autorité. Les choses s’étaient apaisées quand ses beaux-parents leur avaient laissé la ferme.

Les grands-parents qui sont heureux de le devenir et ont à coeur de créer des liens avec leurs petits-enfants ont tant à transmettre et à partager. Ils incarnent la sagesse. Ils rassurent. Ils ont le temps quand les parents sont souvent bousculés dans l’organisation de la semaine. Ils sont ceux avec lesquels on fait des gâteaux pour le goûter, on fait sauter des crêpes, on raconte des histoires, on va au cinéma, on part en vacances. Les grands-parents peuvent grandement faciliter le quotidien de leurs enfants en les relayant pour les activités sportives, la musique, le dessin. Ils sont aussi heureux d’accueillir leurs petits-enfants pour des week-ends et donner ainsi à leurs enfants l’espace de partir à deux pour renouer avec l’intimité du couple.

Les grands-parents peuvent transmettre leurs valeurs et leurs passions. Ce sont souvent les grands-mères qui apprennent le tricot, la couture, les confitures. Les grands-pères sont plutôt ceux qui donnent le goût des échecs, du potager, du bricolage. Le rôle des grands-parents est encore plus important quand un parent manque à l’appel. Plusieurs patientes n’ont pas eu de papa soit parce qu’elles n’ont pas été reconnues soit qu’elles aient perdu leur papa très jeune ou ne l’aient jamais connu. Souvent, la maman n’avait pas d’autre choix que celui de rester sous le toit parental. Elle pouvait travailler tandis que ses parents veillaient sur son enfant. Les parents de l’enfant étaient alors vraiment les grands-parents. Une dame me racontait combien elle avait été malheureuse quand ses parents étaient venus la chercher dans un petit village du Finistère pour la ramener à Paris. Elle avait sept ans. Ses parents venaient d’accueillir un second enfant et étaient désormais en mesure de reconstituer leur famille. Cette petite fille avait eu le coeur brisé en s’éloignant de ses grands-parents et de sa Bretagne. Plus tard, elle n’avait jamais réussi à tisser les mêmes liens que sa soeur avec ses parents. Elle vivait à la périphérie de sa famille.

Des patientes m’ont aussi confié avoir souffert de l’attitude d’un grand-parent s’agissant d’un frère ou d’une soeur né avant elles. Quand avoir un enfant hors mariage était si mal considéré dans nos sociétés, il était fréquent qu’un homme en se mariant avec une femme ayant déjà un enfant lui propose de l’adopter et de lui donner son nom. Dans certaines familles, on s’attachait à la vérité biologique, on ne reconnaissait que les enfants de son sang. Des patientes m’ont raconté comment leur grand-mère quand elle rencontrait une connaissance dans la rue précisait toujours: « Celle-ci est à nous, pas celle-là ». On peut imaginer la violence de ces propos pour un enfant souffrant déjà de ne pas avoir eu son vrai père pour l’aimer et l’élever. On imagine aussi combien l’enfant qui avait la chance d’être né au sein d’un couple « légitime » se sentait coupable et avait honte qu’on l’oppose de la sorte à sa soeur ou son frère plus âgé.

A chaque séance, l’une de mes patientes me répétait combien sa maman était une femme remarquable et qu’elle ne parviendrait jamais à l’égaler! Sa maman, tous les étés, prenait le train de nuit de Paris à Fréjus avec ses deux petits-enfants. Arrivée en gare de Fréjus, la grand-mère devait encore rallier Boulouris. Elle veillait sur ses petits-enfants pendant les deux mois que duraient les grandes vacances. Elle recommençait au moment des petites vacances quand sa fille ne pouvait pas prendre de congé. Cette dame qui pensait ne jamais faire aussi bien que sa mère est l’une des grands-mères les plus incroyable que je connaisse. Son mari et elle emmènent leurs petits-enfants au bord de la mer, à la montagne, à la piscine. Ils cherchent des champignons dans la forêt, cuisinent ensemble, racontent des histoires, imaginent des spectacles, prennent soin du potager, jouent au foot et au basket. Tout en étant une grand-mère très tendre, D n’en ait pas moins une grand-mère qui s’attache aux règles de bonne conduite, à l’ordre et à la qualité de l’alimentation. Elle est attentive à l’heure du coucher. Elle les gâte sans excès et ne leur achète pas de sucreries en quantité excessive. Certains grands-parents sous prétexte qu’ils ne sont pas les éducateurs deviennent trop permissifs avec leurs petits-enfants et cela peut être source de tensions avec les parents. On peut aussi assister à des duels entre les deux paires de grands-parents, chaque paire voulant toujours faire mieux ou plus que l’autre. Les petits-enfants deviennent alors un prétexte à une lutte d’egos. L’amour d’un enfant ne s’achète pas avec des biens matériels. La tendresse se développe au fil du temps au gré des étapes que l’enfant franchit, des histoires racontées, des promenades au parc, des fêtes de Noël, des anniversaires et de tous ces moments où le grand-parent vient en appui de ses enfants quand il va chercher les petits-enfants à l’école, les aide pour les devoirs, les conduit à une activité, vient les applaudir à un concert ou une compétition sportive et les entoure de bons soins quand ils sont malades.

Une autre patiente encore en pleine activité agricole et très fatiguée m’avait dit n’avoir ressenti aucune joie quand sa fille et son gendre leur avaient annoncé attendre un enfant. Elle ne se sentait pas prête à changer de statut. Devenir grand-mère lui semblait impossible! De plus en plus d’hommes et de femmes parvenant à l’âge de la retraite expriment librement ne pas avoir envie de jouer les grands-parents gâteau. Ils sont jeunes, en bonne santé et ils ont des retraites confortables. Ils estiment avoir fait leur part avec leurs enfants et souhaitent voyager, profiter de la vie sans s’imposer de nouvelles contraintes. Les petits-enfants sont perçus comme des poids. Ils veulent bien s’en occuper mais très ponctuellement et sous réserve que cela affecte le moins possible leur vie à la fois tranquille et très remplie. L’une de mes amies me racontait avec tristesse que sa mère refusait de traverser Paris pour venir s’occuper de sa première petite-fille et soulager sa fille qui l’élevait seule. Ce sont parfois les mêmes grands-parents qui rechercheront des petits-enfants qui les narcissisent car ils sont intelligents, beaux, bien élevés, entreprennent des études brillantes.

Trop souvent, des patientes et des patients expriment leur peine liée au fait que leurs parents ne traitent pas de la même manière tous les petits-enfants. Ainsi, une grand-mère sera toujours disponible pour sa fille ainée quand elle ne le sera pas ou beaucoup moins pour son fils plus jeune ou inversement. Ces différences de traitement peuvent se manifester également au moment des anniversaires des petits-enfants ou de Noël. Certains seront plus gâtés que d’autres. De graves tensions peuvent conduire des enfants à couper les ponts avec leurs parents et à faire obstacle à la création d’un lien entre grands-parents et petits-enfants. On peut avoir été un mauvais parent et devenir un très bon grand-parent. Quand c’est ce qui se produit, le parent blessé dans sa relation avec son père ou sa mère doit réussir à se réjouir que son enfant vive avec ses grands-parents une relation saine et tendre. Il ne doit pas jalouser la relation.

Des enfants sont tristes de ne pas avoir de grands-parents et des hommes et des femmes sont malheureux de ne pas pouvoir vivre ce lien avec des enfants. De nombreuses associations existent permettant de créer des ponts entre les générations. La vie se charge également de placer un adulte sur le chemin d’un enfant en manque d’un grand-parent et la magie opère. J’ai découvert une association qui met en contact des retraités voulant faire découvrir les métiers qu’ils ont exercé et des jeunes qui sont à l’âge des questionnements liés à l’orientation. L’association s’appelle l’outil en main. Elle permet aux jeunes de s’initier aux métiers manuels, de l’artisanat et du patrimoine dont les métiers d’art. Les jeunes sont accueillis dés l’âge de 9 ans. L’association compte déjà 200 ateliers en France. Voici le lien grâce auquel vous trouverez toutes les informations nécessaires.

https://www.loutilenmain.fr/

J’ai lu qu’en Espagne, il arrivait souvent que les mamans séparées de leur conjoint viennent s’abriter sous le toit parental. Leurs mamans s’occupent des petits-enfants si bien qu’elles peuvent aussi envisager de travailler à temps plein et mieux gagner leur vie. En Europe, on note une tendance à un retour vers des lieux de vie intergénérationnelle. Ces lieux se composent de deux lieux de vie distincts pouvant être découpés ou totalement autonomes. Cette cohabitation qui doit reposer sur des règles claires admises par tous permet aux petits-enfants de profiter de toute la disponibilité de leurs grands-parents, aux enfants de se sentir moins débordés et pouvoir passer du temps de qualité avec leurs parents avançant en âge et aux grands-parents de poursuivre une vie active et autonome et demeurer chez eux le jour où leur santé se fragiliserait. J’ai une amie, fille unique, qui a fait le choix de proposer à sa maman de s’installer chez elle quand la maladie d’Alzheimer était trop avancée pour qu’elle reste seule dans sa maison. Les petits-enfants étaient très heureux d’avoir leur grand-mère et s’étaient vite habitués à ses petites bizarreries.

Les grands-parents sont une chance pour des enfants, les grands et les petits. Pendant les tristes épisodes confinés, on a pu constater combien l’équilibre dans les familles avait été fragilisé. Privés du soutien si précieux de leurs parents auprès de leurs enfants, beaucoup de couples ne s’en sortaient plus. J’ai reçu au cabinet des patientes qui, sans contact avec leurs enfants et petits-enfants, avaient traversé des épisodes dépressifs. Notre fille aînée s’est fait tatouer les dates de naissance de ses deux grands-mères à l’arrière des bras. Notre neveu considère sa grand-mère maternelle comme la personne la plus sage qu’il connaisse. Comme nous étions éloignées géographiquement de nos grands-parents, ma soeur et moi ne les voyions pas beaucoup. De notre grand-père paternel, un Breton du Finistère Sud, j’ai conservé l’image d’un homme aimant cuisiner qu’il s’agisse de coquilles saint Jacques ou de gâteau breton. Il m’avait suggéré de toujours glisser un marron d’Inde dans la poche de mon manteau ou de ma veste pour lutter contre les troubles de la circulation sanguine et les rhumatismes. Notre grand-mère maternelle travaillait si bien qu’elle venait vous voir quand elle avait des vacances. J’ai très souvent parlé de notre grand-mère dans mes chroniques et j’ai de très nombreux souvenirs avec elle d’autant plus que j’ai vécu chez elle mes trois premières années de fac.

Je dédie cette chronique à tous les grands-parents aimants qui sont heureux de passer du temps avec leurs petits-enfants et qui sont pour eux une incroyable richesse et à tous les petits-enfants qui aiment profondément leurs grands-parents.

Anne-Lorraine Guillou-Brunner

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