Chronique de relations de voisinage sur le plateau

16 ans que nous endurons avec stoïcisme un voisinage très compliqué. Notre voisine directe est la plus méchante femme du village. Mariée deux fois, elle a eu deux enfants avec chacun de ses maris. Son dernier mari appartenait à la famille qui possédait toutes les terres ici. Les terres ont été progressivement vendues à des gens qui voulaient faire construire. Nos problèmes avec cette femme se sont cristallisés autour de deux points: son petit fox qu’elle laissait aboyer (elle dit « gueuler ») tant et plus surtout quand nous cherchions à profiter du jardin et la haie mitoyenne que nous devons entretenir. Deux fois par an, notre relation se tendait puisqu’elle nous mettait en demeure de tailler la-dite haie et nous menaçait d’en faire appel au tribunal. Elle se plaisait à jeter dans la boite aux lettres la photocopie des articles du Code civil relatifs aux droits du propriétaire s’agissant de la mitoyenneté. Elle ne savait pas que j’avais enseigné le droit civil à l’Université. Stéphane prenait des coups de sang après qu’elle nous ait copieusement insultés ou qu’elle s’en soit pris aux gens du voyage sédentarisés que nous apprécions beaucoup et qui avaient fait un travail de « sagouins » car c’étaient des « manouches »…Cette femme a précipité l’une de ses filles dans la dépression après avoir refusé qu’elle se marie avec son amoureux car il était…d’origine polonaise! Pas un gars de chez nous! Ici, après la Grande Guerre, de nombreuses familles flamandes, hollandaises et polonaises sont venues exploiter les terres. Si les Flamands et les Hollandais avaient les moyens d’accéder à la propriété, les Polonais, eux, étaient souvent métayers.

L’un des fils vit chez sa mère depuis son divorce. Il est obligé de jouer au tampon entre ses deux soeurs d’un côté et sa mère de l’autre. J’ai eu les deux filles comme patientes mais de manière très ponctuel quand c’est un accompagnement dans la durée qui aurait été nécessaire. Quand nous avons emménagé, nos voisins, A et D, avaient deux bergers allemands, des chiens vivant dehors la plupart du temps et n’ayant quasiment jamais droit à de vraies promenades sur le plateau. A et D appartiennent à cette catégorie de propriétaires qui achète un jeune chien quand le premier est vieillissant. Ils ne sont jamais sans un chien et même deux car ils estiment, à juste titre, que deux animaux ensemble ne s’ennuient pas et se tiennent compagnie. Par ailleurs, cela permet de se donner bonne conscience en ne s’occupant pas d’eux! A et D ont aussi des moutons et une poule. Voici presqu’un an, parce que leur fille aimait beaucoup Fieto, le cane corso que son père avait arraché à un quotidien très malheureux (il vivait dans un garage depuis la séparation de ses maitres), ses parents lui ont offert une femelle noire et peu de temps après ils ont acheté un mâle au pelage gris-marron. Les deux animaux devaient partir vivre avec leur fille, lui tenir compagnie et la protéger mais ils sont toujours là. Le mâle a pris l’ascendant sur le groupe et les combats avec Julius, le berger allemand dominant, sont nombreux. Le mâle corso est un animal à la mâchoire redoutable et à la musculature d’un médaillé olympique de judo. Il est très impressionnant et certainement pas méchant du tout mais sa tête et son corps le desservent. Aucun animal n’est méchant. Ce sont les conditions de vie et le caractère des maitres qui les déforment.

Dés qu’une personne passe, les quatre chiens, Julius en tête, se précipite en direction du portail qui donne sur la route. Le mâle corso se jette sur le grillage et l’attaque avec ses dents. J’avais constaté qu’il avait fait des trous et en avait averti leur fils ainé lui demandant qu’il le répare avant que les chiens ne parviennent à s’y faufiler. Il m’avait dit que les chiens allaient partir chez sa soeur…Le temps a passé, les chiens sont toujours là et les trous se sont agrandis en même temps que le grillage s’affaissait de plus en plus et que les gens avaient peur. N’ayant pas les numéros de téléphone de nos voisins qui, par ailleurs ne sont pas dans l’annuaire, j’en parlais à notre maire dont la femme avait eu aussi peur en passant en vélo. Aline se demandait comment nous pouvions supporter de la sorte les aboiements des chiens quand nous travaillons chez nous. Cette année, le 1er janvier, à 5h30, ce sont les quatre chiens qui nous ont servi de réveil-matin.

Voyant venir un drame, j’avais averti les gens que je connaissais et ils avaient cessé de passer devant la maison des voisins. Hier matin, à 8h00, j’ouvre la porte du portillon et avance sur la route avec Fantôme quand je vois arriver le corso clair. Il se fige. Je recule très lentement avec Fantôme qui est le roi quand il s’agit d’aller au front et d’en revenir mal en point. Nous arrivons à nous retrancher derrière la porte. Je laisse Fantôme dans la cuisine et empêche Cookie de sortir. Les deux chiens de J, leur fille, sont sur la route et la car scolaire va arriver. Je sors pour faire signe au conducteur et tout en joignant la première adjointe, la femme du maire, le maire, la mère d’A, notre horrible voisine, je m’efforce de retenir les chiens car je ne voudrais pas qu’ils divaguent sur la route. Tout le monde est aux abonnés absents. Je finis par avoir notre maire qui envoie les services techniques pour qu’ils embarquent les chiens. Je me dis que cela ne sera pas possible. Les deux messieurs arrivent, charmants. L’un des deux n’a pas peur des chiens et les aime beaucoup. Les animaux ne veulent pas les suivre. Le mâle se fait menaçant car il a peur. Ils réussissent à faire rentrer par le trou du grillage la femelle et, finalement, le mâle suit. Pendant toute cette opération, les animaux aboient. Il faut absolument consolider le grillage. L’un des deux employés repart chercher du matériel et je reste avec le second car je sens qu’il n’est pas très rassuré de demeurer seul avec les chiens. Nous discutons de son métier, des problèmes rencontrés par les chiens errants qui égorgent les moutons et tuent les poules, des propriétaires qui ne devaient pas avoir d’animaux et du plateau qui serait tellement plus agréable sans les aboiements!

Alors que son collègue revient après plus de quarante minutes, Ahmed, le papa de Léa et de Matisse, stationne à nos cotés. Il est veilleur de nuit et travaille avec son berger allemand. Il adore les chiens. Samedi, Matisse qui passait en vélo devant la maison des voisins a eu très peur: le mâle est sorti et s’est jeté sur la roue de son vélo. Il propose une grille très solide. L’un des employés l’aide à la transporter. En quinze minutes, la grille est posée. Le portail n’est pas assez haut pour des chiens de cette corpulence. Frigorifiée, je peux enfin aller libérer Cookie qui est assis sur une commode dans l’entrée et emmener Fantôme chez Muguette à laquelle nous racontons notre aventure. Maintenant, je ne m’en occupe plus! Je laisse la mairie prendre le relais et faire en sorte que les corsos de J partent chez elle ou aillent vivre chez le papa de D qui a un grand jardin et a toujours eu des bergers allemands. Il va encore falloir régler le problème d’Attila, le plus gentil berger allemand qui m’ait été donné de connaître. Sa famille ne le promène pas assez. Comme il s’ennuie, il fait des bêtises et, désormais, il vit attaché à une laisse qui ne doit pas faire plus d’1,50 mètres. Résultat: il n’aboie pas mais il pleure des heures durant et ses pleurs me déchirent le coeur! Plusieurs fois, Attila a fait le mur et je l’ai ramené chez lui.

Tous ces animaux me font de la peine car ils n’ont sans doute pas les familles qu’ils devraient. On semble les voir exclusivement comme des chiens de garde vivant dehors et n’ayant presque jamais droit à de vraies promenades autour du plateau ou dans les bois. On ne les fait pas assez jouer. Le mari de l’une de mes patientes qui se rêve en grand seigneur a fait l’acquisition d’un corso dont il ne s’occupe pas car il n’est jamais là. Comme sa jeune femme se démène entre leurs deux jeunes enfants, une baraque immense et son métier, elle n’a pas de temps pour ce jeune chien qui mange tout ce qui est à sa portée: vêtements, chaussures, bas de porte…Le beau-père de ma patiente me disait que le chien était méchant mais je lui ai expliqué que le chien ne l’était pas mais qu’il n’avait pas les bons maitres et qu’il était malheureux. Je lui ai conseillé de trouver au chien une autre famille tant qu’il est encore possible de lui donner de bons repères et de lui offrir la vie dont il a besoin. Rien ne rend plus heureux un chien que d’aller se promener avec son maitre, de se balader en forêt, de jouer, de sentir qu’il a une vraie place dans la famille!

Hier matin, cela m’a vraiment couté de devoir appeler notre voisine à laquelle je n’adresse plus la parole depuis qu’elle m’a traitée entre autre chose de « bougnoule ». Elle pensait, j’imagine, me blesser et, en effet, elle m’a blessée en portant atteinte à mes amis dont les parents sont nés en Algérie ou au Maroc. Madame B est comme les 3/4 des habitants du village: elle votre extrême droite et souffre d’une xénophobie très avancée. Qu’on ait si peur de l’Autre, qu’on ne cherche jamais à rencontrer l’Etranger, cela me fait tant de peine! Hier, une de mes patientes arrivée à l’âge de 15 ans avec son frère du Portugal me disait combien elle était révoltée devant les paroles si brutales de gens pensant qu’il faudrait noyer en mer tous les migrants…Elle me disait qu’elle ne comprenait pas qu’on ne fasse rien pour aider les populations sur place. Elle me racontait avoir souffert de racisme en France et avoir reçu de ses parents l’interdiction de fréquenter des Français. Elle a épousé un Portugais. M-A pouvait si bien comprendre la détresse de ceux qui fuient leur pays pour des raisons économiques, politiques ou à cause de la guerre. Le Portugal a connu la dictature et son peuple la faim et le manque de liberté. Dés que les parents de M-A l’ont pu ils sont repartis chez eux où ils ont retrouvé leurs familles respectives, leur village et leur culture.

Dans ce village où je sais que je serai toujours l’étrangère, hier matin, avec ces deux messieurs des services techniques et Ahmed, j’ai retrouvé de l’harmonie et de la solidarité. Cela m’a fait chaud au coeur! Ce matin, Christophe, notre ami et notre maire m’a téléphoné pour me dire qu’il voyait notre voisin ce soir. Pour donner du poids à sa démarche, je vais aller faire un signalement à la gendarmerie. Christophe m’avait aidée en 2012 à obtenir l’ouverture d’une enquête et le retrait des pièges qui avaient tué dans l’indifférence générale des dizaines de chats domestiques! Je m’étais battue bec et ongles alors que notre petit chat était mort. Je l’avais fait dans son souvenir et pour les autres chats.

Anne-Lorraine Guillou-Brunner

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