Chronique du mystère des chambres dans une fratrie de trois retravaillée par jour de neige

Vous qui avez peut-être au fil des années pris l’habitude de me lire, vous savez que j’aime, parfois, m’offrir des petits voyages dans le passé. Je saute à pieds joints dans un souvenir comme Mary Poppins, son ami Bert et les enfants, Jeanne et Michael, dans un dessin à la craie sur un trottoir londonien. Il me suffit pour cela de plonger dans l’une de mes cinq cent chroniques. Tandis que je vous écris des flocons fondent dans mes cheveux et sur mon pull. Je suis allée en sabots faire des photos dans le jardin. Comme c’est beau de voir la neige tomber depuis la fenêtre de mon cabinet! Mes rendez-vous ont été reportés. Fantôme m’attend. Nous allons nous offrir notre seconde sortie de la journée et nous laisserons nos empreintes dans la neige si fraîchement tombée en faisant le tour du plateau.

Vous qui êtes parents, êtes devenus grands-parents, n’avaient pas été des parents mais avez vu grandir les enfants des autres ou alors avez contribué à l’éducation de vos nièces ou de vos neveux; vous qui avez eu des frères et/ou des soeurs ou, à défaut, des cousins ou des cousines, vous savez combien, dans les fratries, les cartes sont rebattues plusieurs fois dans une vie en fonction de l’âge, des affinités, des évolutions personnelles et professionnelles, de la complicités ou de l’inimitié avec les conjoints ou des relations avec les parents.

En relisant cette chronique écrite le 22 janvier 2015, j’ai mesuré encore plus combien les relations entre nos trois enfants avaient pu évoluer. Les années de collège ont rapproché deux soeurs au tempérament très différent seulement séparées par dix-sept petits mois. Dans le même temps, Céleste a pris de la distance avec son frère ne partageant plus avec lui jeux et sottises. C’est Louis qui, alors, s’est senti un peu à la périphérie de sa fratrie et a été durablement excessivement dur avec Victoire. Non seulement il jalousait la relation qu’elle avait enfin nouée avec Céleste mais en plus il lui en voulait de lui apparaître comme une sorte de Mademoiselle Parfaite quand, lui, était souvent repris et sommé de changer. Il y a eu des scènes d’une si grande violence que j’ai craint que Victoire ne finisse par se détacher tout à fait de son petit frère ce qui aurait été compréhensible. L’attitude de Louis était profondément injuste. Victoire lui servait de défouloir et lui permettait, en rejetant systématiquement la faute sur elle ou en nous taxant de favoritisme, de ne surtout pas se donner les moyens d’un retour sur lui-même. Depuis, j’ai appris que tout retour sur soi-même n’est possible qu’à condition qu’on possède un bloc de confiance assez fort.

Et puis, Céleste est entrée au lycée. Louis a rejoint Victoire au collège et si les deux soeurs ont conservé intacte leur complicité, Louis et Victoire ont pu se rapprocher. Louis a compris qu’il avait de la chance d’avoir une soeur comme Victoire. Victoire qui, à l’école primaire, avait un peu tendance à se soucier du contenu de son cartable, de sa trousse, de sa tenue, a appris à le laisser tranquille. Maintenant, c’est entre Céleste et Louis que nous assistons à de sérieuses passe d’armes. En grandissant, Céleste a conservé son rôle de maman bis tout en délaissant la partie ludique. Louis ne supporte pas que sa soeur la reprenne quand il déborde, dérape dans ses propos. Céleste qui a une propension à vous monter sur la tête estime avoir droit au chapitre quand il est question de l’éducation de son frère. Nous lui expliquons que si elle est tout à fait en droit de le rappeler à l’ordre quand nous ne sommes pas là, c’est à nous de le faire le reste du temps. Céleste a bien du mal à l’accepter…

La neige tombe toujours avec la même régularité. Le plateau blanchit. C’était merveilleux d’en faire le tour avec Fantôme! C’est étonnant comme la neige s’accompagne toujours d’un si fort sentiment de sérénité. Nous n’étions pas les premiers à marquer la neige. Des lapins étaient passés avant nous. Céleste va rentrer plus tôt du lycée. Elle en profitera pour réviser ses verbes irréguliers en anglais et son contrôle en économie. La nuit sera tombée quand Victoire et Louis pousseront la porte de la maison. Je devine que Louis voudra enfiler sa combinaison de ski et aller se jeter dans la neige. Le froid de la nuit transformera le plateau en patinoire. La petite route n’est jamais salée pas plus que celles qui descendent en direction de la départementale. Il est possible que demain matin il n’y ait aucun transport scolaire. Quelle joie pour les enfants!

Depuis que cette chronique a été écrite, Victoire s’est lassée du « zen » et a fait le vide dans sa chambre. Stéphane a sacrifié le bel espace que nous avions à l’étage pour y créer une chambre pour Louis et Céleste s’est sentie enfin dans son univers à elle. Louis a mis de longs, longs mois à s’habituer à dormir seul, à l’écart de nous. Dès que son papa est absent, il s’installe dans notre lit et je vais dormir dans la grande chambre. Heureusement qu’avec Fantôme, notre tendre berger australien, les choses sont plus simples: le canapé du salon lui tient de lit!

Et maintenant, si vous l’acceptez, sautons à pieds joints dans un dessin à la craie!

Dimanche dernier, à la fin du déjeuner, mon mari et moi avons assisté à un échange entre nos deux filles qui nous a tant émus  et impressionnés que je fais le choix de le partager avec vous. Mais, au préalable, il est nécessaire que je plante le décor sans lequel ce qui s’est joué entre les deux sœurs ne serait pas compréhensible pour ceux qui ne connaissent pas notre environnement direct.

Dans notre maison, une longère, comme on en trouve en Bretagne, avec un toit plongeant couvert, non pas d’ardoises, mais de tuiles plates amoureusement gagnées par la mousse, nous avons quatre chambres. Au rez de chaussée, trois chambres en enfilade desservies par un couloir et, à l’étage, une grande chambre, ce genre de chambre que les hôteliers nomment dans leur jargon « suite parentale » avec sa salle de bains comprenant douche et baignoire. C’est la chambre la plus agréable de la maison à la fois parce qu’elle est la plus calme mais aussi la plus spacieuse. Elle n’a qu’un seul inconvénient : quand la pluie tombe, on entend les gouttes chanter sur le vélux et le toit. Personnellement, cela ne me dérange pas du tout. C’est même l’inverse. Cela m’apaise et me fait me sentir chanceuse d’être au chaud, dans un lit confortable quand, dehors, il pleut, que certains n’ont pas d’abri et sont condamnés, en hiver, à dormir sous des ponts ou des porches d’immeubles.

 

Avant la naissance de notre fils, âgé aujourd’hui de sept ans, chaque fille avait sa chambre. Notre aînée – je crois que c’est une des choses qui caractérise les premiers venus dans une famille- n’investissait pas sa chambre. Elle n’y jouait pas. Elle aimait être avec nous et transportait dans son sillage ses poupées, ses cubes et ses puzzles pour rester auprès de nous. Nous avions dû, sans doute, lui donner de mauvaises habitudes. En effet, avant l’arrivée de notre seconde fille qui n’est séparée de son aînée que par dix-sept mois, notre vie personnelle et notre vie de couple étaient mises en suspens à partir du moment où nos allions la chercher à la crèche qu’elle fréquentait avec joie depuis son neuvième mois. A cette époque, son père, dans le prolongement de notre tour du monde, se consacrait à la peinture en communion d’esprit et de cœur avec son propre père, artiste-peintre, et, de mon côté, j’avais renoué avec la rédaction de ma thèse et recommencé à enseigner à Paris.

Bien que nous ayons élu domicile dans une petite ville du Gard rhodanien et investi la maison de famille dans laquelle ma sœur et moi venions pendant les vacances, nous nous y sentions assez seuls. Quand on travaille chez soi, qu’on a qu’un enfant qui n’est pas encore scolarisé ce n’est pas facile de nouer des contacts. Par ailleurs, les Provençaux, toujours gais et expansifs, sauf après deux jours de pluie, ne cherchent pas vraiment à se lier d’amitié avec les « étrangers ». Si j’ai un quart de sang gardois, je n’en ai pas l’accent qui est LE sésame qui vous ouvrira les portes! Lorsque la bonne et vieille maison de Pont se transformait pour de longs week-ends en gîte, c’était que nos amis de Paris et d’ailleurs ou nos familles respectives venaient nous voir. Il faut croire qu’en plus de la lumière si pure du ciel gardois, de la vue sur le Ventoux, des sorties dans l’Ardèche, la Drôme et le Vaucluse, l’ambiance étaient bonne et la table agréable car la maison ne désemplissait pas souvent ! Nous n’avons jamais autant vu mes beaux-parents qu’à cette époque. Ma belle-mère renouait dans cette petite ville pleine de charme avec ses souvenirs d’enfance à Saint Rémy et mon beau-père appréciait ces ciels bleus sans partage.

 

Donc, quand nous rentrions de la crèche, nous vivions pour et autour de Céleste. Le moment du bain s’éternisait. C’est grâce au tapis anti dérapant de la baignoire qu’elle a appris à dire « coquillage » « étoile de mer » « crevette ». Ensuite, c’était le dîner avec des petits plats faits maison et, encore après, le temps des jeux et des histoires. Jean-Baptiste, si tu me lis, sache que Nounours a joué une place de choix dans la vie de Céleste et que j’ai souvent imaginé tes parents assis sur le bord de ton lit, quand tu étais enfant, et donnant vie à l’ours le plus célèbre de France pour le plus grand bonheur d’un petit garçon qui avait du mal à monter dans l’un des wagons du train du sommeil! Le temps des jeux et des histoires fini, c’est son papa qui la mettait au lit, un lit en fer forgé peint en blanc, qui avait abrité, par le passé, les nuits d’une grand-mère.

 

Si Céleste n’investissait pas sa chambre, Victoire, elle, très jeune a vraiment été attachée à la sienne. Dès ses trois ans, elle a commencé à la ranger et à la décorer et, en grandissant, elle continue à vouloir en repenser régulièrement l’agencement. Elle se désole que son père refuse de repeindre les murs. Elle se passionne pour le zen et, à Noël, elle s’est vue offrir un jardin zen avec un bouddha lumineux et une fontaine. Sa mamie lui a, par ailleurs, aussi fait cadeau d’un Ganesh en sculpture et une de nos amies lui a donné des cadres représentant des images associées à la sérénité.

 

Quand Louis est venu au monde, il n’avait pas de chambre à lui. Je l’allaitais comme ses deux sœurs avant lui et je l’ai gardé plusieurs mois dans la nôtre. Il se réveillait au minimum trois fois par nuit et pleurait jusqu’à ce que je lui donne le sein. Il prenait mon mamelon pour une tétine dont, par ailleurs, il n’a jamais voulue. Alors, il était plus pratique pour moi de n’avoir qu’à tendre les bras pour le prendre dans son lit et le recoucher. Epuisée par ces réveils nocturnes, tout avait été mis en oeuvre pour qu’ils cessent. Dans un premier temps, son lit avait été installé dans la chambre d’amis, la fameuse « suite parentale ». Je pensais que cet éloignement géographique serait la solution à ses réveils mais ne me voyant pas venir, ses pleurs redoublaient et nous réveillaient car notre chambre se situe juste en dessous. Dans un second temps, nous l’avions installé dans mon bureau qui n’était pas encore devenu un cabinet. Là encore, il pleurait à chaudes larmes si bien que, dans les deux cas, je me retrouvais à traverser toute la maison pour aller le voir. Il était trois heures du matin. Je le recouchais. Il se rendormait heureux. De mon côté, je ne trouvais plus le sommeil et commençais à vaquer à mes occupations.

La veille du 1er mai, dans la nuit, il s’était mis à pleurer mais, cette fois, la coupe était pleine. J’avais atteint les limites de ma patience. J’étais une épave. Je l’ai sorti de son lit, tenu face à moi à bout de bras et lui ai dit sur un ton qui ne laissait plus aucune place à la contestation : « Ecoute-moi bien Louis ! C’est la dernière fois que tu me réveilles la nuit. Je suis épuisée. Si tu recommences, je ne te nourrirai plus. ». Il a tété sans me regarder. Il avait déjà cinq mois et demi. Il s’est rendormi. Le lendemain, à midi, il dormait encore ! Il a fui mon regard toute la journée. Il ne m’a plus réveillé la nuit parce qu’il avait faim et j’ai continué à l’allaiter matin et soir jusqu’au mois d’août.

C’était mon dernier enfant. J’avais été contrainte de sevrer sauvagement Céleste à cinq mois. Je recommençais à donner des cours à Paris. Comme elle refusait catégoriquement de boire au biberon quand elle l’avait très bien fait avec le lait que je tirais tandis que tout bébé je la confiais à son papa pour aller donner des cours à l’IEP de Lyon, je n’avais pas eu d’autre choix que celui d’un sevrage brutal. Pendant une journée entière, elle avait rejeté le biberon que je lui présentais. J’en étais malade et elle le sentait parfaitement bien. A vingt-deux heures, affamée, elle avait fini par saisir à deux mains le biberon- cette photo immortalise ce moment si triste pour moi- que je lui avais déjà présenté au moins dix fois. Elle avait des larmes dans les yeux… moi aussi ! Le lendemain, j’avais dû me précipiter en catastrophe chez la gynécologue qui m’avait prescrit un médicament pour couper les montées de lait. Ce médicament était si puissant que je n’avais plus d’équilibre ! Quand Victoire est venue au monde, son papa était absent par tranches de trois semaines. Céleste qui n’avait pas supporté de voir son papa partir s’était repliée sur elle-même. Quant à moi, je jonglais entre les deux enfants et notre déménagement. Victoire a toujours tout fait pour me faciliter la vie et, le sevrage s’est déroulé tout en douceur. Il n’y eut pas de bras de fer. Là encore, je n’avais pas le choix. Avec Louis, j’ai pu le sevrer quand j’en ai eu envie et tout s’est très bien passé. Je ne sais pas s’il faut mettre cela au compte d’un allaitement assez long conjugué au fait que nous vivons à la campagne et ne sommes pas du tout adeptes des cabinets médicaux mais nos enfants ne sont jamais malades. Tous les maux cèdent devant le sérum physiologique, le Rhinotrophyl et le Prospan !

Victoire étant très attachée à sa chambre et Céleste et Louis très fusionnels, nous avons installé Louis dans la chambre de sa grande sœur. Ils étaient ravis d’être tous les deux. Leur cohabitation ne posait aucune difficulté. Et puis, les années ont passé. Céleste a grandi et elle a exprimé le désir légitime d’avoir son univers à elle. Elle aurait été heureuse de rejoindre sa sœur dans sa chambre mais Victoire, le plus souvent, repoussait ses demandes. Céleste ne comprenait pas que sa sœur lui refuse l’accès à sa chambre quand, de son côté, elle acceptait si facilement Louis et Victoire dans la sienne.

Elève en classe de sixième depuis la rentrée de septembre, Céleste était fatiguée de voir traîner, sur le tapis, toute une armée de playmobils scalpés, de marcher sur les petites voitures, de rouler sur les billes et d’enjamber les murailles du château-fort disloqué. Elle avait vraiment envie d’avoir son espace à elle. Alors, récemment, Louis a consenti à monter dans la grande pièce du haut les jouets qui envahissaient la chambre de sa sœur. Mais, mus par une sorte d’irrépressible attraction, les jeux repassaient vite de l’étage à la chambre de Céleste.  Et puis, la semaine dernière, Céleste est rentrée à la maison en nous annonçant que les horaires du car qui conduit les enfants au collège changeaient les obligeant à se lever plutôt. Il devenait indispensable que Céleste soit seule dans sa chambre et c’est ce sujet que nous évoquions à la fin du déjeuner, dimanche dernier. Les enfants avaient encore les joues rosies par la grande promenade à travers champs jusqu’au cœur du village pour aller chercher le pain. Tout au long du chemin, les enfants avaient fait craquer la glace dans les flaques et s’étaient amusés à en décoller des morceaux. Ils couraient en se tenant par la main et leurs rires nous parvenaient.

Victoire accepta tout de suite que son frère vienne occuper le bas de son lit superposé. A ce moment-là, Céleste prit la parole : « Je ne comprends pas l’attitude de Victoire. Pendant des semaines, elle dort dans ma chambre. Quand je lui demande de venir dans la sienne, elle refuse et quand on lui demande si elle veut bien que Louis la rejoigne, elle dit tout de suite oui ». Tandis que dans ses grands yeux bleus, de grosses larmes se formaient avant de rouler le long de ses joues et de glisser sous son menton pour mourir sur son cou, elle continuait, à l’adresse de sa sœur, avec une voix calme, sans colère mais emplie d’un vrai chagrin : « Alors, moi, Victoire, tu peux comprendre que j’aie l’impression que tu me repousses et que cela me rende triste ». Sa sœur, assise à sa gauche, en bout de table, à la place traditionnellement occupée par leur frère, n’avait pas quitté son aînée du regard. Elle lui répondit « tu sais bien, Céleste, que c’est mon problème à moi, j’ai beaucoup de mal à partager, à prêter. Pourtant, j’essaie de changer mais c’est si dur ! ».

A ce moment, je me suis permis de m’inviter dans leur échange pour dire que si Victoire avait tant de mal à prêter, c’était que, sans doute, elle ressentait le besoin d’avoir un espace à elle très fortement délimité car elle est prise en sandwich entre sa sœur et son frère et que c’est une position qui n’est pas forcément confortable et pas très identifiable : être au milieu, ce n’est ni être le premier ni être le dernier. Après m’avoir écoutée, Céleste a continué avec cette émotion si forte dans la voix « Mais là, c’est autre chose. Victoire veut bien de Louis mais pas de moi. C’est pour cela que je me sens rejetée ». Victoire lui a répondu « Mais nous nous disputons sans cesse. Chacune veut avoir raison. On a du mal à s’entendre ». Sur cette parole, la voix de Victoire s’est brisée et elle a fondu en larmes.

J’étais prise de court et débordée moi-même par l’émotion. C’est leur papa qui est entré dans l’échange soral. Il était tout aussi ému que moi qui sentais que, bientôt, je ne pourrai plus refouler mes larmes. Il a rappelé aux filles combien elles étaient proches en âge si bien qu’il était parfois difficile pour Victoire de se sentir vraiment dans une position de cadette, que Céleste, en posture d’aînée, avait l’habitude de commander et que Victoire n’aimait pas qu’on lui dise ce qu’elle avait à faire. Mais, le plus important, résidait dans le fait que, le plus souvent, elles étaient unies par une vraie complicité de sœurs. Le papa a continué en disant que Victoire avait  toujours été très indépendante et, Céleste et Louis, très fusionnels. Si bien que c’était aussi une bonne chose pour Louis et Victoire d’arriver à être un peu plus ensemble. Alors, Victoire s’était levée, s’était approchée de sa sœur, l’avait prise  dans ses bras et lui avait dit: « Tu sais bien que je t’aime ». Céleste, elle, très pudique, n’avait rien fait mais seulement laissé faire. On sentait qu’elle était un peu déroutée par la démonstration d’amour de sa sœur.

Louis était resté extérieur à cette conversation. Il n’avait rien dit. Il avait juste consenti à rejoindre Victoire. A ce moment-là, je savais déjà, qu’au fond de lui, il n’avait pas envie de quitter la chambre de sa grande sœur. Il ne le faisait que pour que nous trouvions une solution. Je m’attendais à ce que cela ne fonctionne pas car nous avions déjà fait un essai en ce sens qui s’était soldé par un échec. La première fois, aux alentours de minuit, Louis avait poussé la porte de notre chambre en pleurant. Il n’arrivait pas à dormir avec Victoire. Il disait être trop habitué à son lit et que le matelas dans la chambre de Victoire était trop dur. Maintenant, l’heure du déménagement avait sonné ! Les enfants ont quitté la table et ont filé dans les chambres. Les filles ont interverti les matelas et reconstitué pour leur frère son univers dans le lit du bas de la chambre de Victoire avec ses peluches, ses jeux, son Viking suédois sur le mur.

Une heure après, les enfants m’appelaient pour me montrer comment ils avaient repensé les chambres. Céleste avait changé de sens son lit et déplacé sa table de chevet. Ils étaient ravis ! J’étais sceptique ! J’attendais de voir si la greffe prendrait. Le soir, avant vingt et une heure trente, Louis s’invitait dans notre chambre en me disant : « Je sais, maman, que tu vas me gronder et me dire que j’aurais du y penser avant mais je n’arrive pas à dormir avec Victoire. Je crois que je suis trop habitué à mon lit, à dormir dans l’autre chambre ». C’est vrai que j’ai été fâchée, en même temps je savais que cela ne fonctionnerait pas. Céleste ne dormait pas. Elle m’a dit que ce n’était pas grave. Louis pouvait retrouver son lit. Tout à l’heure, alors que je l’embrassais et éteignais sa lumière, elle m’avait glissé : « C’est bizarre d’être seule dans ma chambre ». Et c’était vrai que c’était curieux de voir cette chambre désertée par Louis et Victoire. Victoire n’en a pas tenu rigueur à son petit frère même si elle s’était donnée du mal pour lui faire de la place dans sa chambre et s’assurer qu’il y serait bien.

Au moment où, malgré tout agacée, je rebordais Louis, il a planté ses yeux dans les miens et m’a dit : « Maman, je te demande pardon. Je n’étais pas prêt la première fois à aller dormir dans la chambre de Victoire. Cette fois, je pensais que j’y arriverai mais je me suis trompé. Je suis trop habitué à mon lit. » Je l’embrassais, passais mes doigts dans son casque de cheveux. Tout était pardonné. Le lendemain, les enfants partis au collège et à l’école, chaque matelas retrouvait son sommier d’origine  et, le soir, je m’attendais à ce que les trois enfants soient à nouveau réunis dans une seule et même chambre : celle de Céleste, la grande sœur qui rassure et est, pour son frère, un substitut maternel.

Anne-Lorraine Guillou-Brunner