Chronique d’un campement annulé en raison de la canicule

 

L’an dernier, j’ai eu l’idée, avec le soutien d’amis, d’organiser pour nos enfants qui allaient quitter l’école primaire pour le collège un petit campement. Il s’agissait de leur offrir une dernière aventure tous ensemble avant l’entrée en sixième,  la répartition dans différentes classes, le départ, pour certains, vers un autre collège, car tous les élèves ne continueraient pas leur scolarité dans le même établissement. Pour que ce campement voie le jour, il fallait, avant tout, trouver le lieu. L’endroit parfait nous fut suggéré par le papa d’un enfant en classe de CM2.

Une propriété entièrement close sur les hauteurs du village dont l’entrée est gardée par deux lions majestueux. Le couple possédant cette maison nous offrait de planter rotonde et tentes sur l’herbe de leur parc. A ce moment-là, j’étais à mille lieues de savoir à quel point nous serions accueillis tels des rois par Sonia et Jean-Jacques, avec l’aide merveilleuse de Fredy. Nous avions décidé que tous les enfants dormiraient sous une seule et même tente, en l’occurrence une rotonde, très gentiment prêtée par les buralistes de notre village et abritant, du soleil ou de la pluie, les parents dînant ou déjeunant pendant les deux jours de la kermesse. Pour des raisons de sécurité, il nous semblait préférable de faire dormir les enfants tous ensemble plutôt que dans des tentes dispersées dans le parc. Les parents qui avaient consenti à encadrer le campement et à dormir sur place plantèrent leurs tentes autour de la rotonde. Un vrai camp d’Indiens ! Ne manquaient plus que les chevaux, les plumes, les danses et le feu de camp !

 

Nous ne souhaitions pas que ce campement occasionne des frais pour les parents et seuls une quiche, une salade, une boisson, un paquet de chips, des bonbons avaient été demandés en plus du paquetage du parfait campeur : un matelas, un sac de couchage, une lampe et, pour les adeptes de leur confort, un oreiller. Nous avions chargé leur maîtresse de faire la liste du matériel dont disposaient les parents et nous avions apporté, Stéphane et moi, assez de tapis, sur-matelas, sacs de couchage et couvertures à prêter à ceux qui n’avaient jamais campé. En faisant l’inventaire de ce que nous possédions au rayon « équipement vie grand air », je songeais à ces dizaines d’heures passées avec Stéphane dans les différentes boutiques du « Vieux Campeur » à Lyon et à Paris avant de larguer les amarres, de partir pour un tour du monde sur un mode sportif et nature. Je me rappelais avoir essayé des tenues de haute-montagne en pleine chaleur estivale dans des espaces microscopiques car, au « Vieux Campeur », on ne fait pas de dépenses inutiles !

 

Si Stéphane était toujours ravi de séjourner durablement dans ces magasins, je m’ennuyais ferme, un peu comme si j’étais revenue au collège et assistais à un cours de maths ! Je n’arrivais pas à me passionner pour le fonctionnement du GPS Garmin, le poids des gourdes, les qualités de confort des sacs à dos, d’étanchéité et de prise au vent de notre tente, les compétences de notre réchaud MSR multicombustible, léger et capable de résister à des conditions climatiques extrêmes. Notre réchaud avait beau être puissant, il me fallut plus d’une heure pour réussir à cuire, à 5000 mètres d’altitude, du riz au Ladakh. C’est la cartouche de ce réchaud qui nous valut toutes sortes de misères avec une hôtesse canadienne au moment de quitter l’aéroport de Toronto. Après nous avoir obligés, Stéphane et moi, à refaire nos sacs à dos jugés trop volumineux, elle se refusa catégoriquement à nous laisser emporter la cartouche alimentant le réchaud en combustible. Ce fut un vrai bras de fer entre Stéphane et cette hôtesse qui était ou d’une rigidité totale ou francophobe jusqu’à l’os. Elle sortit vainqueur de cette passe d’arme et la recharge, qui ne contenait plus une goutte de kérosène, finit sa vie dans une poubelle.

 

Terriblement têtu, bien que non breton, Stéphane, dans la salle d’embarquement, avisait l’hôtesse en chef, marchait droit sur elle et lui disait que si sa collègue avait refusé de laisser partir en soute une bouteille vide qui était absolument sans danger, elle aurait dû se méfier du bear spray, ce flacon surdosé en poivre que nous avions toujours à portée de main pour repousser d’éventuelles rencontres avec des ours, lors de nos marches solitaires aux alentours de Vancouver ou dans les Rocheuses et qui, lui, était hautement inflammable. Devant ce manque de logique criant, la dame, sur le champ, ordonna que nos sacs à dos soient remontés de la soute et que le bear spray aille rejoindre la recharge du réchaud, au fond d’une poubelle. Grâce à la colère de Stéphane, nous nous envolions avec quarante-cinq minutes de retard !  

 

Donc, dans les boutiques les plus spécialisées en sport, Stéphane s’amusait follement et faisait en sorte que nous nous lancions à la découverte du monde avec le meilleur matériel possible. Cela ne m’empêcha pas d’être à un cheveu de voir définitivement geler quelques uns de mes orteils dans une ascension péruvienne et de penser perdre mes fesses dans une ascension au Ladkah qui avait démarré sur un glacier par une nuit de pleine lune. En revanche, ce soin porté à nos vêtements m’a permis, avec des gants ultra résistants, des gants faits pour le patinage, d’amortir une chute au Népal, dans le Rolwaling,  et de ne pas me briser le bas du dos sur des pierres.  Grâce à Stéphane, nous avions ajouté à la liste de mariage classique à souhait du « Printemps », une liste « Vieux campeur ». La liste du Printemps, dont la constitution faillit déboucher sur une séparation avant même que nous ayons échangé solennellement nos consentements devant le Père Pollet, nous aura permis de « monter notre ménage ». J’adore cette expression complètement dépassée ! A côté de cette liste constituée de vaisselle, couverts, casseroles et verres, objets que nous utilisons tous les jours depuis bientôt dix-sept ans en nous rappelant les personnes qui ont eu la gentillesse de nous les offrir, une autre liste au « Vieux Campeur » avec, entre autre, le canoë Nautiraid en hypalon et frêne escamotable offert par les grands-parents maternels de Stéphane, des trousses de toilettes à accrocher dans les arbres comme une douche solaire utilisée uniquement pendant le tour de l’île du Sud de la Nouvelle-Zélande en vélo, des filtres en carbone, des savons sans savon pour les bains dans les rivières et les douches à 5000 mètres d’altitude dans les cascades himalayennes.

 

Notre voyage de noces au Cap-Vert me fit prendre en horreur ce canoë pourtant si performant et élégant. En effet, en raison de son poids, la veille de notre départ, Stéphane me demandait de renoncer aux trois quarts des vêtements que j’avais envisagés d’emporter. J’en fus réduite à laver à la main, sur place, mes trois ou quatre petites culottes…déjà le début de la décroissance !  Dame Nature m’ayant doté d’un dos très robuste, je faisais office de Sherpa et portais vaillamment le canoë dès que cela était nécessaire. Stéphane, qui, à trop sauter en planche dans les vagues des plages de l’Almanarre ou du Diamant, s’est fragilisé les vertèbres, transportait les pagaies dans un sac de plongée. Quand nous ouvrions les sacs et en sortions la structure, les enfants, progressivement, nous entouraient. Monter un Nautiraid ressemble à l’assemblage d’un mécano, mais un mécano en bois. Cela intriguait les enfants autant que cela les amusait.

 

Avec la venue des enfants, de notre trio, notre collection d’articles étiquetés « vie en extérieur » s’est enrichie d’une tente cinq places et de tapis et sacs de couchage supplémentaires. Pour complaire à Victoire qui entend camper confortablement, Stéphane a également investi dans une table pliante et des chaises. Le tout nous servira cet été dans les Cévennes et en Camargue. Depuis qu’ils ont vu le film « camping », notre trio rêve d’aller au camping. Nous avons promis à Louis d’emporter du Benco !

 

L’an dernier, j’avais été heureuse que nous puissions offrir aux enfants cette petite expérience de campement. Contrairement à cette année, à la même époque, le temps s’était brouillé le matin même. Après un apéritif servi dans la cour de la maison de Sonia et Jean-Jacques et auquel avaient été conviés toutes les personnes ayant entouré nos enfants pendant leurs années d’école maternelle et primaire et les parents, le dîner avait été servi sous un auvent. Nos hôtes nous avaient régalés de saucisses et de glaces. Plusieurs enfants fêtaient leurs anniversaires et une des mamans avait pensé à commander chez notre boulanger une immense tarte. Dans la joie et les cris, les enfants avaient soufflé leurs bougies. Une promenade nocturne avait remplacé la veillée au coin du feu. Comme nous avions ri entre forêt, champs, rivière et route ! Notre aînée n’avait pas d’autres chaussures qu’une paire de tongs et elle s’enfonçait avec délectation dans la boue tandis que je soutenais ma filleule qui s’était fait le jour-même une entorse. Nous avions alors bénéficié d’une belle nuit si claire que les étoiles semblaient à portée de doigts. Cela sentait bon le blé, une odeur de pain tout juste cuit. Après un passage à la salle de bains, les enfants s’étaient glissés dans les sacs de couchage et, de l’extérieur, les lumières de leurs lampes ressemblaient à un ballet de lucioles. Certains avaient eu un peu de mal à trouver le sommeil. Dans la nuit, le vent s’était levé, la pluie était tombée avec force. Les enfants en bordure de la rotonde avaient été mouillés. Cet incident n’avait en aucun cas entamé leur bonne humeur.

 

Le lendemain matin, aux premières lueurs du jour, les enfants avaient commencé à se réveiller les visages tout chiffonnés par une petite nuit. Fredy avait été chercher les croissants et les pains au chocolat que Sonia avait commandé au boulanger et les enfants avaient pu reprendre des forces avant de sauter dans l’eau à 29° de leur piscine couverte. Enfin, Jean-Jacques avait eu l’idée très appréciée d’installer les enfants devant « Avatar ». Un temps calme qui avait permis à certains de reprendre leur nuit là où elle avait été interrompue. Les parents étaient venus chercher les enfants, épuisés mais ravis, vers midi et Stéphane avait réalisé un petit film pour fixer ce beau moment de partage.

 

Devant la joie des enfants et des parents qui avaient encadré le campement et, aussi, parce que Sonia et Jean-Jacques nous avaient offert de revenir, je m’étais engagée à reconduire le campement jusqu’au départ de notre fils pour le collège, en septembre 2018. Ce que j’avais eu envie d’offrir à ma fille aînée et à ses amis, j’étais également désireuse de le faire vivre aux autres enfants. La deuxième édition du campement était donc prévue et préparée. Sonia et Jean-Jacques nous attendaient chez eux. Stéphane et moi avions, dimanche soir, à la fin de la kermesse, démonté la rotonde avec l’aide de Yann, lequel, deux jours durant avait transpiré au-dessus du barbecue et du bain d’huile destiné aux frites. A 20 heures, les membres si investis et courageux de l’APE s’activaient encore, épuisés, à tout remettre en ordre. Les jambes étaient lourdes, les dos douloureux mais ils avaient tous le sourire, le sourire de celui dont la récompense vient des mines réjouies des enfants qui se sont amusés aux stands. Je n’avais jamais assisté au démontage du chapiteau et du manège. J’étais impressionnée par la force et l’énergie que cela demandait. Les quelques trop rares hommes et femmes qui oeuvraient sans relâche étaient admirables !

 

N’ayant pas d’enfant dans cette classe, j’avais eu du mal à trouver des parents pour m’aider à encadrer le campement. Heureusement trois amis m’avaient tout de suite offert leur aide et s’étaient organisés pour ne pas travailler le samedi matin. Un papa s’était proposé pour le montage de la rotonde et deux autres mamans avaient également accepté de passer la nuit sur place. Sans oublier, une amie qui avait eu tant de plaisir à encadrer le campement de l’année dernière qu’elle venait de se mettre sur les rangs. Je m’inquiétais un peu des moustiques particulièrement virulents cette année si bien que dans le mot adressé aux parents j’avais demandé que les enfants portent des vêtements longs et aient de quoi parer les attaques des insectes. Nous étions donc tous prêts à offrir aux enfants ce moment de partage mais, la météo est venue jouer les trouble-fêtes. Après trois jours de canicule consécutive et une température de 39° annoncée pour le soir du campement, j’ai pris la décision d’annuler ce campement. J’y ai pensé une nuit entière, pesant le pour et le contre. Finalement, je me suis dit que, dans ces conditions de chaleur écrasante, l’apéritif et le repas du soir ne seraient pas agréables et que la rotonde et les tentes seraient de vraies fournaises. La nuit, la température ne retombant qu’à 23°, elle ne suffirait pas à apporter de la fraîcheur. Par ailleurs, nous n’étions pas assez de parents pour veiller à ce que les enfants aient assez bu et je ne souhaitais pas que l’un d’entre eux ait un malaise. La raison l’a emporté sur la passion, l’envie de faire plaisir. J’ai eu tant de mal à prendre cette décision qu’au matin, j’avais les vertèbres cervicales bloquées, la preuve que ce que la tête avait décidé ne passait pas le cap du cœur !

 

Il me faudra du temps pour digérer cette décision, le sentiment d’avoir pu décevoir des enfants, même si je n’en connais vraiment qu’un tout petit groupe dans cette classe. C’est ainsi que cela m’a terriblement coûté de renoncer dimanche après-midi à des retrouvailles annuelles avec une de mes amies partie vivre avec les siens à Washington. Nous devions nous retrouver, avec ses enfants et les miens, dans le parc de jeux au Luxembourg. Je n’ai pas eu le cœur d’imposer aux enfants une venue à Paris en pleine canicule. Le respect de ses engagements a été un des piliers de l’éducation que nos parents nous ont donné. Si bien, qu’hormis des cas extrêmes, comme un épisode de grippe, cet hiver, m’ayant contrainte à annuler un goûter crêpes, je ne reviens jamais sur ma parole. C’est sacré ! La canicule est un cas de force majeure et j’en subis les caractères imprévisible, irrésistible et extérieur à ma volonté ! J’espère seulement une chose : que les enfants de CM2 comprendront et me pardonneront…

Anne-Lorraine Guillou-Brunner