Chronique autour de l’aide alimentaire

Quand notre maman faisait réexpédier son courrier sur le plateau tandis qu’elle prenait ses quartiers d’été dans le Gard rhodanien, j’étais toujours impressionnée par la quantité de lettres qu’elle recevait émanant d’associations. Je suis incapable de les citer toutes mais je me rappelle des Apprentis d’Auteuil, de la fondation Abbé Pierre, du Secours catholique, de la Croix Rouge, la Fondation Raoul Follereau, Médecins du Monde, des Petits frères des Pauvres ou encore la Fondation de France ou la Fondation trente millions d’amis. Elle donnait un peu d’argent à chacune d’entre elles. D’année en année ses revenus diminuant, elle ne peut plus les soutenir comme par le passé. Il m’est arrivé d’envoyer de l’argent à la Croix Rouge mais, le plus souvent, je participe aux collectes organisées par le Secours populaire ou les Restos du Coeur. Ces derniers mois, les collectes ont été plus nombreuses attestant des difficultés rencontrées par les associations pour faire face à la demande grandissante de personnes en situation de fragilité.

Le 27 février de cette année, une étude menée par le CSA annonçait que plus d’un tiers des personnes ayant eu recours aux banques alimentaires avaient commencé à le faire voici moins de six mois. Dans toute l’Europe, elles avaient accueilli en 2022 un nombre record de bénéficiaires. L’étude estimait qu’en France 2,4 millions de personnes dépendaient de l’aide alimentaire mais que, certainement, elles étaient 5 millions. 27% sont des chômeurs, 17% des retraités et 14% des personnes en situation de handicap, d’invalidité ou de maladie longue durée. De plus en plus de travailleurs pauvres et d’étudiants viennent grossir les effectifs. Les mères monoparentales sont également touchées de plus en plus par la précarité.

Depuis 2008, les crises économiques et sanitaires ont fragilisé notre société. Avec le drame du conflit en Ukraine, le prix de l’énergie a flambé comme celui des loyers et des produits alimentaires. Selon Le Parisien, le même panier de 31 produits de grande consommation a augmenté de 15% en un an. Les 3/4 des Français ont changé leurs habitudes. Le cabinet d’une thérapeute exerçant en zone rurale et non loin d’une ville très violentée lors des émeutes de juin est malheureusement un baromètre remarquable s’agissant de la société. Le pouvoir d’achat a tellement diminué que tout ce qui semble superficiel est passé à l’as. Se faire accompagner quand on est moralement fragile ne devrait jamais être considéré comme un luxe. Les médecins confrontés à une patientèle fragile financièrement ne lui offrent plus comme par le passé de consulter un thérapeute en première intention. Le recours aux antidépresseurs et aux anxiolytiques explose notamment s’agissant de patients très jeunes. Depuis le Covid, je n’ai jamais hésité à revoir à la baisse les tarifs de mes séances qui n’ont quasiment jamais augmenté depuis 2010.

Les associations donnent à tous les bénéficiaires quand les collectivités réservent l’aide aux personnes en situation régulière. Notre fille cadette, avec l’aumônerie, est venue en renfort de l’équipe de bénévoles des Restos du Coeur. Elle n’était pas en contact direct avec les bénéficiaires mais préparait les lots en amont. Elle avait été très triste de reconnaitre dans la file d’attente la maman de l’une de ses camarades de classe, une maman qui l’avait si souvent accueillie chez elle et se montrait toujours si généreuse. Cette maman travaillait tout en élevant seule ses deux enfants. Elle était éloignée de sa famille. Elle avait quitté un mari violent qui ne la soutenait plus du tout.

Le cri d’alarme lancé par le président des Restos du Coeur suivi de celui du Secours populaire a été entendu. La famille Arnault dans son immense générosité a annoncé en grandes pompes qu’elle débloquait 10 millions d’euros pour les Restos du Coeur. Les deux fils de Bernard sont allés signer le chèque sous les flashs des journalistes. La famille s’est empressée de préciser que cet argent ne donnerait pas lieu à une défiscalisation. Les Arnault, comme tous les grands capitaines d’industrie, sont des spécialistes de la défiscalisation notamment par le biais de fondations culturelles. Dans la foulée, l’Alliance fédérale du Crédit Mutuel a aussi fait savoir qu’elle versait via sa fondation une somme de 7,5 millions d’euros à la Croix-Rouge et de 5 millions aux banques alimentaires, après avoir déjà versé 5 millions aux Restos du Coeur en mars.

En début d’année, Crédit Mutuel Alliance Fédérale avait annoncé créer un « dividende sociétal, consistant à affecter chaque année 15% de son résultat net au financement de projets de transformation environnementale et solidaire.  » Le Gouvernement a annoncé qu’il allait débloquer une aide de 15 millions d’euros pour aider les associations à sortir de leurs difficultés financières. La France n’est plus cet incroyable Etat-Providence qui, dés 1853 faisait adopter par voie de décret le principe de congés-payés pour les fonctionnaires. Au micro de France Culture, Bénédicte Bonzi, doctorante et anthropologue à l’EHESS, expliquait que l’aide alimentaire ne répondait plus à sa mission initiale en rappelant les propos de Coluche pour qui il n’était pas normal: que dans « le pays de la bouffe », il n’y ait pas assez à manger pour tout le monde. » L’Etat a délégué le soin apporté aux plus fragiles à des associations. Le bénévolat est un modèle économique à bas coût. Si l’Etat devait remplacer les milliers de bénévoles qui se dépensent sans compter sur le terrain, cela lui couterait très cher!

Laurence Petit, déléguée générale de France générosités, expliquait que les associations avaient perdu 11,2% de donateurs en dix ans. La générosité repose souvent sur celles et ceux qui font partie de ces classes moyennes qui se paupérisent. Des femmes et des hommes qui ont conscience que leur propre situation est fragile. On donne plus spontanément quand on se sent proche des bénéficiaires. Quand on ne met plus les pieds dans le métro, qu’on passe d’un quartier chic à un bureau à Neuilly ou à Levallois, on est coupé des réalités de la société dans laquelle on vit. L’un de mes amis d’enfance dont les parents n’ont jamais eu de problèmes financiers, qui passait ses vacances à Val d’Isère en hiver et à Cannes en été, a mené sa brillante carrière dans une très grande banque d’affaires et vit depuis plus de 25 en Asie et au Moyen-Orient ne sait plus ce qu’est la vie d’un Français ordinaire. Il ne l’a finalement jamais su et ses amis proches pas plus. C’est un homme solaire toujours enclin à aider et rendant grâce pour les moments de bonheur mais si nos parents n’avaient pas été amis avant notre naissance, nos chances de nous rencontrer après que j’aie quitté Paris aurait été nulles.

En 2004, les petits dons de 0 à 150 euros représentaient 73% de la générosité des Français maintenant ils sont passés à 41%. Les mois. Laurence Petit lance en ce mois de septembre un appel aux Français.  La période qui s’ouvre est cruciale pour la générosité. 41 % des dons se font en octobre, novembre et décembre. Elle demande à ceux qui le peuvent d’exercer cette solidarité. 14 % des Français ne savent pas pour qui donner. France générosités a créé un site qui s’appelle infodon.fr, qui référence l’ensemble des organisations et des causes. Chaque Français peut trouver à qui donner sur ce site. France Générosités fait des propositions aussi innovantes pour que les entreprises puissent s’engager aux côtés de leurs salariés. Est ainsi défendue une proposition de don de congés payés et de RTT au profit des associations caritatives.

Les personnes fragiles sont aussi souvent celles qui sont mal logées et n’ont pas facilement accès aux soins. Quand on a quitté l’école de bonne heure et que, tous les mois, on est à découvert, on ne fera pas toujours attention à la qualité des produits qu’on achète. On va choisir des produits ultra transformés qui sont des bombes à cancer, à diabète et à obésité. Avant la naissance des géants de l’agro-alimentaire et de la mal-bouffe, dans toutes les familles, on se nourrissait simplement avec des produits de saison. A la campagne comme dans les villes, on avait son petit potager. On n’achetait pas des plats tout faits et/ou surgelés. On ne buvait pas de sodas. Au gouter, à l’école, quand nous allions en étude, on nous donnait un morceau de pain avec une barre de chocolat noir ou une pâte de fruit.

Les géants de l’agro-alimentaire travaillent certainement main dans la main avec certaines entreprises pharmaceutiques. Ni les uns ni les autres n’ont intérêt à ce que l’humanité se nourrisse sainement et que le nombre d’obèses et de diabétiques diminue! Pour s’en convaincre, il suffit de lire que le laboratoire pharmaceutique danois Novo Nordisk, spécialiste du diabète, lance outre-Manche le Wegovy, un coupe-faim dérivé de son antidiabétique Ozempic. Son cours de Bourse a bondi de 39 % depuis le début de l’année, en faisant la première capitalisation européenne devant LVMH. L’Ozempic amplement détourné de son usage premier pour favoriser la perte de poids semble mettre ses pas avec légèreté dans ceux du Mediator.

La Fondation Abbé Pierre, partenaire de l’Observatoire National de la Précarité Energétique, avait présenté le 1er février de cette année son 28ème rapport annuel à la Maison de la Mutualité à Paris. L’occasion de présenter les chiffres alarmants du sans-abrisme et du mal-logement en France en décryptant tous les enjeux des politiques publiques dédiées au logement. La question du genre a fait l’objet d’une étude particulière, les femmes étant une population particulièrement confrontée au cours de leurs vie à la précarité énergétique. Au total, la Fondation estime à 4,15 millions le nombre de personnes mal logées en France. Hélène Denise, chargée de plaidoyer et mobilisation à la Fondation Abbé-Pierre, a insisté sur les résultats du rapport pour les « 12 millions de personnes en situation de précarité énergétique » ; « 670 000, rénovations énergétiques ont été effectuées grâce à MaPrimeRénov’ en 2022 mais les foyers très modestes et ceux en grande précarité, premiers concernés par la précarité énergétique, sont ceux qui s’engageront le moins dans des rénovations globales et performantes ». La fondation appelle à une politique de rénovation plus inclusive pour pallier des situations de plus en plus préoccupantes.

La Fondation estime à 330.000 le nombre de personnes sans domicile en France, soit 30.000 de plus que l’année précédente. Au total, 4,15 millions de personnes seraient mal logées, selon la Fondation. Elle comptabilise dans cette catégorie les personnes sans logement personnel, celles vivant dans un lieu trop petit pour elles, privé du confort de base, ou encore une large part des « gens du voyage » subissant de mauvaises conditions d’habitat.

Le mal logement, qui regroupe les situations comme la précarité énergétique ou les locataires avec des impayés, concernerait 12,1 millions de personnes, selon les calculs de la Fondation, soit plus d’un sixième de la population. En 2022, l’accélération de l’inflation a mis en difficulté les ménages modestes. Voici plusieurs années, en hiver, je me rappelle avoir vu un couple, ses trois enfants et leur chien sur des couvertures devant la librairie L’écume des pages. Cette famille aurait pu être la notre. On devinait que cela faisait très peu de temps qu’ils étaient dans la rue. J’ai souvent pensé à eux.

Il faut espérer que l’hiver à venir ne sera ni trop froid ni trop long. J’adore les hivers très froids et très secs mais, à chaque fois, je pense à celles et à ceux qui n’ont pas ou plus de toit et en sont réduits à se couvrir de cartons et à utiliser un chien pour ne pas mourir dans leur sommeil. En 2012, j’avais été très choquée par ce que vivait le peuple grec après la crise financière de 2008 et encore plus choquée qu’on me dise que c’était la faute des Grecs qui choisissaient des élus corrompus. La France avait acheminé de l’aide alimentaire.

Notre fille ainée a eu la chance de voyager presque quinze jours dans les Cyclades avec son amie Julia. C’est sa mamie qui lui a offert ce voyage pour ses 20 ans. En 2012, voici ce que j’écrivais alors que la Grèce n’était pas devenue l’un des pays de l’Union européenne à accueillir sur son sol autant de migrants. En juin, le pays a décrété trois jours de deuil national après qu’ait chaviré une embarcation contenant à son bord jusqu’à 750 personnes sans gilet de sauvetage parmi lesquelles une centaine d’enfants. Les femmes et les enfants étaient enfermés dans la cale du vieux chalutier. Tous les passagers étaient partis de Tobrouk et devaient rejoindre les côtes italiennes. Ils étaient originaires d’Egypte, de Syrie et du Pakistan.

Eté 1984. Elle aura bientôt quinze ans. Hormis des séjours linguistiques en Allemagne, c’est son premier voyage sans les siens. Elle va séjourner quinze jours en Grèce avec un couple d’amis de ses parents et leurs trois filles. La Grèce, un pays qui la fait rêver depuis longtemps. Un pays qui occupe une place de tout premier ordre dans cette famille qui compte un remarquable helléniste et une grand-mère qui a eu l’immense privilège d’écouter, depuis les gradins du théâtre antique d’Epidaure, Maria Callas répéter « Norma ».

Comme la plupart des adolescents de son âge, elle a adoré plonger dans la mythologie et découvrir les aventures extraordinaires des dieux de l’Olympe et de leur grande progéniture. Enfant, elle a été très impressionnée par le département dédié, au Louvre, aux antiquités grecques, étrusques et romaines. Dans sa famille où on aime autant le cinéma de Visconti ou de Costa-Gavras que celui de Gérard Oury ou de Philippe de Broca, elle a ri du voyage de noces en Grèce plein de rebondissements du commissaire de police, Lise Tanquerelle (Annie Girardot) et du professeur de Grec, Antoine Lemercier (Philippe Noiret). C’est dans ce film  On a volé la cuisse de Jupiter  qu’elle découvre, pour la première fois, des images des monastère des Météores.

Elle a presque quinze ans et la Grèce est déjà inscrite en elle. Par ailleurs, sa mère, pour moquer, parfois, son tempérament jusqu’au boutiste, la taxe d’Antigone ! Si Athènes et son Acropole la laissent de marbre, même au lever du soleil, elle est éblouie par le site du Cap Sounion et comme des millions de visiteurs avant elle, elle observe la signature de Lord Byron gravée dans l’une des colonnes du temple de Poséidon. En Grèce, passé et présent sont si étroitement imbriqués, qu’elle ne serait pas surprise de voir surgir, des eaux claires de la Méditerranée, le dieu de la mer armé de son trident donné par les Cyclopes pendant la titanomachie.

Elle traverse ces quinze jours de voyage comme s’il s’agissait d’un rêve éveillé. A Corinthe, elle se rappelle qu’en 147 avant J-C, le sac de la ville par les Romains marque la fin de la Grèce libre. A Epidaure, devant le théâtre, elle imagine les concours disputés par les pèlerins en l’honneur du dieu médecin Asclépios. A Thirynthe et à Mycènes, elle songe à Persée qui aurait régné sur la première et fondé la seconde. A Olympie, debout, au milieu du stade, sous un soleil de plomb, elle ferme les yeux et entend les cris de la foule s’élever en direction d’un ciel sans nuages quand les athlètes disputaient les jeux olympiques. A Delphes, elle est surtout touchée par le regard incroyablement profond de l’Aurige auquel son grand-oncle a consacré un ouvrage.

Le temps de la culture est fini, vient celui de la détente. Elle quitte le Péloponnèse et la région de l’Attique pour trois îles des Cyclades : Paros, Naxos et Antiparos. Après des bains de mer et des excursions à dos d’âne, l’ambiance est très détendue, le soir venu, à la terrasse des restaurants. Des lampions éclairent les tables. Elle se régale, pour la première fois de sa vie, de brochettes d’espadon. Cela change de la moussaka aussi bonne soit-elle ! Les villages des Cyclades sont exactement comme sur les photos : des ruelles étroites pour se protéger de la brûlure du soleil, des façades dont la blancheur torture les yeux et des dômes bleus. C’est magique !

A presque quinze ans, elle se met à rêver d’une maison sur une île grecque. Elle n’a encore lu ni  Les poneys sauvages  ni  Zorba le Grec . Après que ces deux romans se mettent à occuper une place de choix dans les rayons de sa bibliothèque, l’envie de posséder une maison dans les Cyclades se fera plus forte encore. C’est en caïque, entre Antiparos et Paros, qu’elle découvre le mal de mer. Elle essaie tant bien que mal de fixer un point stable pour ne pas se laisser terrasser par les nausées. Ce jour-là, si des dauphins s’amusent à défier le bateau, elle ne les voit pas.

Moins de trente ans plus loin, elle a conservé le cahier dans lequel, tous les soirs, même quand elle était épuisée, elle a relaté sa journée. Aujourd’hui, elle sourit de ce qu’elle écrivait, des pensées qui étaient les siennes, de ses rêves d’avenir, de son écriture ronde, appliquée qui exhale encore des odeurs de salle d’école primaire. La Grèce lui était apparue alors sous les traits d’un pays magnifique mais d’une grande pauvreté qui continuait à bénéficier de quelques éclats de son rayonnement passé. Toutes ces années après, elle se rappelle une terre sèche couverte de vignes, d’oliviers et d’arbres fruitiers, des agriculteurs rentrant chez eux au pas lent de leur vieille mule étique, des pêcheurs, encerclés de chats sauvages, réparant les mailles de leurs filets.  Elle revoit le ciel à la tombée du soleil. La nuit était si noire et si pure qu’elle avait l’impression que les étoiles devenaient accessibles.

Mais, jamais, elle n’aurait pu imaginer que ce pays, autrefois béni des dieux, plongerait dans une telle détresse économique et sociale, que son état de survie artificielle ferait vaciller les fondements mêmes de la construction européenne. Même si elle n’est pas assez calée pour porter un regard d’économiste sur ce qui se joue en Grèce, elle a suivi de près les différentes étapes du chaos hellénique. Les banquiers, souvent cyniques, vous diront que le peuple grec est responsable, qu’il a fait le choix d’élire à sa tête des hommes politiques prêts à tout pour gagner l’adhésion de leur pays au sein de l’Union Européenne et profiter de ses largesses.

Une amie qui a été en charge de missions pour l’UNICEF en Asie et en Afrique vous donnera à lire un article du Courrier International et vous ne pourrez pas faire comme si vous n’en aviez jamais pris connaissance. Cet article relate le drame vécu par certaines familles monoparentales grecques. A la faveur de la crise qui frappe la Grèce depuis octobre 2009, certaines mères, élevant seules leurs enfants et ne pouvant compter sur un soutien familial, en sont réduites à abandonner leurs enfants qu’elles ne peuvent plus nourrir. On pourrait penser que c’est un conte, celui du « Petit Poucet » mais ce récit est vrai et il se joue non pas en Asie ou en Afrique mais à un tout petit peu plus de 2 000 kilomètres de chez nous !

Dans son dernier spectacle, « Enfin libre ! », Michel Boujenah choisit de moquer la crise, de faire mentir les statistiques qui classent les Français en tête des pessimistes. Le philosophe Stéphane Hessel est devenu le grand-père spirituel de tous les « indignés ». Elle, après avoir lu cet article, elle est partagée entre colère, impuissance et volonté de recommencer à œuvrer au plus près de ceux qui ont besoin d’aide.

Dimanche soir, elle lit cet article du  Courrier International  avant d’aller embrasser les enfants. Il est court mais redoutable. Les lignes se brouillent. Les larmes coulent. Son aînée, du haut de ses huit ans, lui demande ce qui la rend si triste. Elle lui raconte ce qu’elle vient de lire. Sa grande fille la serre dans ses bras, fort, très fort et lui souffle à l’oreille : « Ne t’inquiète pas, maman, cela ne nous arrivera pas ». La petite fille a tout à fait saisi que si la maman pleure en songeant à ces femmes qui n’ont plus d’autre alternative que de confier leurs enfants à des institutions et à ces enfants qui, impuissants, voient s’éloigner une maman qui vient de leur redire leur amour inébranlable, la maman, par un jeu de miroir, a mal comme si cela devait leur arriver à eux aussi. Numéro trois qui partage la chambre de numéro un sort de son lit, un lit en fer forgé blanc dans lequel dorment tous les enfants de la famille depuis quatre générations. Il vient, lui aussi, se serrer contre sa maman.

Le soir, elle ferme les yeux en voulant espérer que ces enfants grecs séparés de leurs mamans ne le seront que temporairement, que la crise finira par s’éloigner et que si leur génération ne connaîtra sans doute pas la période de plein emploi et d’euphorie générale attachés aux trente glorieuses, les esprits se réformeront et le veau d’or ne sera plus cet autel sur lequel on est prêt à tout sacrifier !

 

Anne-Lorraine Guillou-Brunner

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