Chronique des enfants différents à partir du « cancre » de Jacques Prévert

 

cancre.jpgHier, la petite fille qui grandit de plus en plus, a fêté ses dix ans le 15 septembre entourée de ses amis. La petite fille qui s’est vue offrir un chaton pour son anniversaire, qui aime par-dessus tout l’équitation, a renoncé à la gym après quatre années pour découvrir les joies des 4 nages. La petite fille qui a du mal à s’endormir avec les autres qui respirent fort, bougent trop, qui, par deux fois, n’a pas été capable, malgré son désir réel de le faire, de partager avec sa sœur, son frère et sa maman une nuit sous la tente qui a abrité les nuits de ses parents pendant une partie de leur tour du monde. La petite fille à laquelle les camarades de classe confient leurs chagrins, les lourds et les légers, leurs peines de cœur et les gifles reçues. La petite fille qui oublie si souvent ses affaires d’école à la maison et ses vêtements à l’école, est rentrée hier avec un nouveau poème, un poème qu’elle avait appris d’une traite et qu’elle était fière de réciter à sa maman, le poème préféré de sa maman depuis qu’elle l’a appris au même âge que sa fille « le cancre » de Jacques Prévert.

 

 

 

le cancre.jpgLa maman ne l’a jamais oublié et la maman sait combien ce poème touche au cœur les enfants différents, les enfants à l’âme voyageuse, aux semelles de vent, à l’esprit tsigane, les enfants qui ont du mal à se fondre dans le cadre scolaire, les enfants dont les corps souffrent condamnés à l’immobilité de longues heures vissés sur des sièges inconfortables. Ce ne sont pas pour autant des cancres, des enfants qui veulent à tout prix attirer l’attention sur eux en faisant le pitre ou en faisant des bêtises. Ce sont des enfants dont l’esprit prend tout naturellement le chemin de l’école buissonnière, après avoir subtilisé la clef des champs suspendue autour du cou du directeur. La fenêtre de la classe est ouverte. Le maître écrit sur le tableau qui n’est plus noir mais blanc avec un feutre qui a remplacé la craie et dont l’odeur synthétique est aussi pénible pour les odorats fins que le crissement de la craie sur le tableau pour les oreilles sensibles. Le maître explique la leçon. Les enfants l’écoutent, mais, par la fenêtre entrouverte, un esprit s’est enfui. Il s’est laissé glisser le long du mur et il est dans la cour où une marelle se couvre lentement de feuilles d’automne. Il hume l’air frais. Il se demande si la brume va se dissiper, si le soleil réussira à faire danser des ombres sur le mur de la cantine. Il se faufile entre les grilles de la porte qui grince quand on l’ouvre. Il saute à cloche pied dans la rue et il arrive au bord de la rivière. Il écoute le bruit de l’eau qui promène des brindilles. Il s’approche et, à la surface de l’eau, il saisit son reflet brouillé et le bleu du ciel qui perce au travers des nuages.

 

 

 

07---11-juillet-2007-022-ruisseau-dvpp-e.jpgIl fait doux. L’herbe est encore humide de la rosée du matin. Des toiles d’araignée scintillent. Les fées qui y ont passé la nuit se sont envolées. Il contemple les arbres, les feuilles qui jaunissent, rougissent. Il mesure toute l’énergie que la nature met pour offrir encore ce magnifique feu d’artifice avant de s’endormir tout doucement dans un long sommeil hivernal. Il l’éprouve au plus profond de son être comme s’il était lui aussi un arbre, un jeune arbre qui sent monter en lui la sève et qui enfonce ses racines dans le sol pour y puiser de quoi se nourrir. Il enlève ses chaussures et ses chaussettes. Il glisse ses pieds dans l’eau. De grandes herbes nagent dans le courant et viennent lui caresser la plante des pieds. Il ferme les yeux. Il ne fait plus qu’un avec la nature qui l’environne. Tous ses sens sont en éveil. Il entend le souffle léger du vent dans les branches, les chants des oiseaux. Il respire l’odeur de l’automne, une humidité des feuilles que le soleil arrive encore à chauffer. Il laisse ses doigts courir sur la mousse. Il fait craquer entre ses dents qu’on lui reproche de ne pas laver assez souvent la noix ramassée au début de la promenade.

 

 

 

tzigane-2.jpgIl sent qu’on le touche. C’est son voisin. Il lui administre des coups de coude pour le ramener et puis, maintenant, il entend la voix du maître qui lui demande de plus en plus fort de répéter ce qu’il vient de dire. Son esprit brutalement revient sur ses pas. Il enfile ses chaussures sans les lacer. Il court dans la rue. Il se rue entre les grilles de la porte. Il enjambe la fenêtre restée entrouverte. Il est là. Il a repris sa place sur le banc accroché au bureau mais il ne comprend pas ce que veut le maître et le maître ne peut pas deviner qu’il était au bord du ruisseau.

 

 

 

le_nombre_15.jpgIl est groggy comme s’il sortait d’un long sommeil, comme s’il était la nature qui s’étire et baille réveillée par le retour du printemps. Le maître est fâché que l’enfant se soit laissé distraire, que son esprit se soit évadé en dehors des murs de la classe que l’enfant vit si souvent comme une prison. Il n’en comprend pas toutes les règles. Il trouve, parfois, que le lien ne se fait pas entre les matières et lui il voudrait qu’on lui explique comment les rattacher les unes aux autres comme les wagons à la tête du train. Il cherche le sens quand, trop souvent, on attend seulement qu’il apprenne. Mais lui, si il ne comprend pas, il ne retient pas. Si il se sent humilié, son esprit se bloque. C’est ainsi que son esprit pour toujours se ferme aux mathématiques parce qu’une maîtresse l’a menacé de lui administrer une fessée devant toute la classe. On lui parle d’ensembles, de sous-ensembles. On lui dit que ce sont des mathématiques modernes.

1ere consonne boscher.jpgOn lui a déjà demandé en quelques semaines d’apprendre à lire et à écrire en passant de la méthode globale à la méthode syllabique. A Paris, c’était déjà global. En Martinique, c’était toujours syllabique. Et, à la table ovale de la salle à manger, avec sa mère qui n’a pas de patience et s’affole de ne pas le voir réussir tout de suite, sans parler du père qui ne le soumettra jamais aux tests de QI quand sa petite sœur adorera ça, l’enfant pleure et les larmes tombent sur les pages de ce livre qui parle d’un frère et d’une sœur dont les dessins évoquent les Martine et l’enfant prend le livre en horreur et, bientôt, il est dyslexique. Il confond les M et les N, les B et les P, les S et les C. Il se corrigera seul en lisant beaucoup et en photographiant les mots, tard, à partir de la quatrième et alors il mettra les bouchées doubles et rattrapera un retard qu’on aurait pu croire irrécupérable. Ses parents, surtout son père, anticipant sur le drame que représenterait pour cet adolescent un redoublement, tient en échec la volonté des professeurs de mathématiques et de français de lui faire reprendre sa cinquième.

 

 

 

Le cancre pleure.jpgCet enfant a aimé Jacques Prévert qui était le cancre du poème. Cet enfant a aimé Pierre Gripari dont l’esprit était différent. Cet enfant qu’on voulait de force faire entrer dans le moule, formater selon les règles en vigueur, a réussi à donner le change au prix d’un immense effort de volonté sur lui-même pour plaire à ceux qu’il aime et dont il guette la reconnaissance, parfois, encore sur son lit de mort et alors que les parents sont déjà enterrés. Il a fait croire qu’il était celui qu’on voulait qu’il soit et, parfois, il est tombé malade à trop faire semblant, à trop oublier qui il était vraiment, à être piétiné dans sa différence, pas entendu dans sa sensibilité à fleur de peau, à fleur de cœur, lui qui, si souvent, à les larmes au bord des yeux et est malheureux de se sentir différent. Parfois, il se dit que ce serait tellement plus facile si il était comme les autres et, dans sa famille proche, sa famille par le sang, sa famille réduite à sa plus simple expression: un père, une mère, une soeur, un oncle, une tante et une cousine germaine, un comme eux, un taiseux, un qui ne regarde pas derrière son épaule pour sublimer son passé, un qui peut avancer sans demander pardon pour ses erreurs d’appréciation, ses mots espérés et jamais venus et ses silences plus bruyants que des bar mitzvah sépharades. En grandissant, en s’affranchissant de ce qu’on attend de lui, en trouvant sa voie, en laissant parler sa voix, il mesure sa richesse et apprend alors à vivre et sa différence et sa sensibilité et il ouvre les yeux sur ceux qui l’aiment et le comprennent comme il est sans le vouloir autre qu’il n’est, un être en dehors du cadre, inclassable, rétif aux académismes et hostile à toute forme de domination, bref, un esprit libre !

 

 

 

prevertetfille3.jpgA tous les enfants qui sont différents, à Jacques Prévert qui a écrit pour eux.

 

 

 

16_0aw2m.jpgAnne-lorraine Guillou-Brunner, une adulte qui a laissé vivre l’enfant différent en elle…